Lorsque le printemps était venu, ma mère dressait de grandes tables sous les tilleuls et nous partagions l’abondance des repas préparés avec l’aide des bonnes.
Ce dimanche-là, au culte, une jeune femme inconnue de l’assemblée, jouait de l’harmonium. Autant les sonorités inédites qu’elle tirait du vieil instrument que la vivacité de ses gestes et la prestance de sa tenue, attirèrent alors sur la musicienne tous les regards des fidèles.
Au plus chaud de la bataille de bâtons, un éclat de bambou pénétra profondément dans la narine du jeune garçon. Ce fut l’autre médecin qui dut soigner l’hémorragie en faisant usage de la salle de soins du père alors emprisonné par la milice.
Bien que montant à vélo depuis peu, le garçonnet s’aventura pourtant sur la route de Nîmes. Avant de franchir le passage à niveau, il se trouva face à trois hommes hilares, qui marchaient au milieu de la voie. L’un d’eux, soudain, se précipita vers lui les bras écartés, barrant sa route et criant. Propulsé par la peur, dans un écart machinal vers le fossé, il parvint in extremis à trouver l’issue.
Les vendanges achevées, les deux immenses marronniers du jardin laissent tomber leurs fruits qui, au contact du sol, sont éjectés de leurs bogues. Luisants, leurs écorces tendues par l’éclosion, ces marrons d’Inde m’offrent leur abondance. Je choisis les plus gros et j’en remplis mes poches. Le corps à demi penché dans le vide, il aimait se laisser glisser sur la rampe du grand escalier de la maison Trabuc. Ce matin-là, déséquilibré par la courbe, il tomba la tête la première sur le carrelage. Lorsqu’il émergea du coma, son père, assis sur les marches de la terrasse, le tenait dans ses bras. Les lamentations de sa mère le firent tressaillir.
Il l’apprit plus tard, les grands foudres de la cave du grand-père étaient en chêne de Bosnie. Massifs, cerclés de fer épais, leur alignement fascinait le très jeune enfant. Juché sur une vieille poutre, il passa la tête dans l’étroite ouverture d’un foudre vide. Soudain, ce marchepied se dérobant sous lui, le tartre lui griffa le visage.
L’été, la nuit tombée, la chambre, fenêtre grande ouverte, les cri-cri dans les herbes des champs voisins. Pour nous endormir, notre mère chante : Une nacelle en silence vogue sur un lac d’azur/ Tout doucement elle avance sous un ciel tranquille et pur/ Mais soudain le vent s’élève chassant un nuage noir/ Et les vagues qu’il soulève font trembler car c’est le soir.
Après avoir fumé une cigarette cachés derrière les cyprès, nous nous hâtions d’aller arracher quelques feuilles sur la verveine du jardin pour nous en frotter les doigts et les lèvres. Ce rituel odoriférant devait nous protéger de toute réprimande.
Sur la terrasse de la villa Orighoni, les nuits sans lune du mois d’août, les rouleaux de la mer laissant seulement deviner sa présence, mon père nous parlait des étoiles. Nous cheminions alors des Pléiades à la Grande Ourse, d’Altaïr à Sirius comblés de puissance cosmique. Vivre devenait certitude.
Seul meuble dans cette pièce délaissée du fond de la maison, le vieux piano n’était plus accordable. Ayant glissé des feuilles de journaux entre les cordes et les marteaux, il cherchait à imiter les sons stride et les rythmes syncopés qui l’enchantaient sur ses 45 tours de ragtime. Dans l’ancienne cave, deux trapèzes avaient été installés à quelques mètres de distance. Du haut de la grande échelle il s’élançait sur le premier des agrès mis en mouvement par sa sœur. En bout de course, il lâchait prise pour saisir le second resté jusque-là immobile. Nommée « Le saut de la mort », la figure s’achevait par une acrobatie comique.
En cette soirée de 14 juillet, les plus effrontés de la bande d’adolescents de la rive droite jetaient des pétards dans les fenêtres des maisons basses où autochtones et estivants étaient attablés. Plainte ayant été déposée, un lundi de l’automne, le jeune lycéen, convoqué par le juge de la ville, reçut une intimidante réprimande. Certes complice, mais complice innocent, il ne put dire un seul mot tout au long des remontrances.
Annaba, ex-cours Bertagna, tôt ce matin-là, petit déjeuner avec oranges pressées ; la forte chaleur de la journée se fait pressentir ; les paquets de journaux jetés sur le trottoir, rapidement déliés puis vendus devant le rideau de fer du buraliste-presse.
En frappant ma mère, mon poing glisse sur sa hanche, je brise un carreau de la fenêtre. Blessé profondément, j’en porte toujours la cicatrice en forme de W.
Cueillette des olives au Roc des Poulets, en plein Mistral. Le retour se fait dans la torpédo de Monsieur Trabuc dont on voit le moteur depuis l’habitacle. Étalées sur la table de la cuisine avec feuilles et brindilles, les olives sont triées méticuleusement. Je plonge une main dans le sac des noires pour garder la douceur grenue de leurs peaux.
Mise en bouteilles du vin rouge rapporté de la cave coopérative dans la grosse bombonne protégée de paille ; odeur forte du vin qui s'oxygène. Mon père amorce le tuyau de caoutchouc puis crache sa gorgée sur la terre battue.
Jeannine, la jeune bonne, fait les chambres. Je la poursuis, je joue à la frôler ; alors qu’elle est penchée au-dessus du lit, venu par derrière, je lui touche les seins.
Les restrictions de guerre étant toujours en vigueur, Tantine m'a tricoté un maillot de bain d'une pièce en laine. Pour l'essayer, je cours dans les hautes herbes du jardin. Suspendu aux branches du poirier, les bretelles du maillot m'irritent les épaules.
Quinze mois après Jacques, naissait Geneviève. Dans les premiers efforts de l’aîné pour prononcer le prénom de sa sœur, deux syllabes se firent entendre : « Yéyé ».
Gravée sur la couverture cartonnée de noir du livre de compte de mon grand-père Sully, cette inscription : Comptoir agricole de Vauvert. Transformé en cahier de brouillon, sur une page, en lettres malhabiles, « Christiane est une cloche ».
Une matinée d’hiver. Dans un récipient métallique, notre mère allume une flambée d’alcool à brûler pour tiédir un instant la grande chambre où elle nous lave. Fascination mêlée d’effroi que cette flamme si proche de nos corps nus.
Je ne marche pas encore. Quelqu’un me soulève au-dessus du piano et tente de me faire tenir debout : mes jambes s’affaissent sous moi en accordéon.
Du toit de la serre, prenant appui sur la gouttière, je parviens à monter sur le toit du grenier. Marchant cahin-caha sur les tuiles romaines, j’en brise certaines. Regard au sud, je devine le filet bleuté de la mer.
Le plateau d’une table ronde coincé au cœur des branches maîtresses du sophora de la cour, forme le parquet de ma cabane d’arboricole. Une échelle de corde flottante me permet d’accéder à ce monde enjoué.
Pendant la fête, à la course de l’après-midi, sur le toril qui domine le plan, je suis assis au premier rang en bas du siège occupé par mon père. Mes jambes pendent dans le vide au-dessus de la porte du toril. A l’appel de la trompette, la porte s’ouvre mais la bête ne sort pas. Dans cette attente troublante j’ai l’impression d’être regardé par tout le village.
Ma mère achète plusieurs belles soles chez Marinette la meilleure poissonnière du Grau-du-Roi. Autant la vendeuse que l’acheteuse n’en finissent pas de rivaliser, en duo de bel canto, sur les manières de découper les filets puis de préparer la friture.
Ils sont baignés de nostalgie ces derniers jours de sa longue saison de mer. Dans les cours des maisons basses de la rive gauche, on cuisine en plein air : odeur prégnante du poisson frit mêlée aux effluves du vent marin. Il laisse résonner en lui ces vifs éclats de voix des estivants qui prennent l’apéritif avec leurs hôtes, marins-pêcheurs retraités.
Sous la tonnelle d’un vaste restaurant de la route de Sauve, se déroule le repas de fin d’année de ma classe de philosophie. Je savoure les mots d’esprit de « Sva », le professeur-philosophe admiré. Lorsque vint le moment du cadeau, le maître dû desceller une dizaine de caisses et de cartons devant ses élèves hilares, avant de découvrir le beau livre d’art dont il avait parlé avec ferveur dans un de ses cours.
« Fais bien ce que tu fais ». Sur le tableau, d’un noir délavé, la maîtresse de la classe de Septième écrit avec application la morale du jour. L’enfant la copie machinalement en pensant à la sortie. Arrivé dans le petit appartement de la rue des Chassaintes, il dit à sa tante :« Mon ami Mouret reste au lycée toute la journée ; il mange au conservatoire — Au réfectoire », rectifia l’adulte en riant.
Sur la grande table de la cuisine, maniant force torchons contre le gluant, ma mère espeille les anguilles. Ayant incisé le dessus de la tête, elle tente de tirer la peau vers la queue, mais l’anguille s’enroule autour de son avant-bras. L’opération enfin réussie, les chairs à vif, le poisson se débat toujours.
Cet été-là, en pension au Chambon-sur-Lignon, il prépare, au Collège cévenol, un examen de passage en classe de Troisième. Une éruption d’eczéma lui couvre le corps de boutons. Devenus cloques séreuses, il les crève d’un coup d’aiguille rougie au feu de plusieurs allumettes. Durant ce même séjour, lors d’une sortie en forêt, il s’avance vers les moniteurs assis pour le goûter et il pète à leur hauteur en s’enfuyant. L’un d’eux le poursuit, le plaque à terre et le corrige de plusieurs coups de poings.
Il ne peut détourner son regard de cette adolescente, debout au premier rang des spectateurs du petit cirque qui s’est arrêté pour deux jours au Grau-du-roi. Sous le choc amoureux, tout son être tressaille. Le lendemain, un mot enflammé glissé dans le creux du guidon de son vélo, il retourne sur les lieux de sa rencontre. Elle n’est plus là…
Pendant un cours de psychologie clinique sur le test de Rorschach, je suis saisi par de violentes douleurs au genou — un épanchement de synovie, je l’apprendrai plus tard. Le temps piétine ; je me contorsionne sur ma chaise devenue siège de souffrance ; les mots de l’enseignante se brouillent ; une tache du test me glace d’effroi.
Arnaud, le coiffeur, me coupe les cheveux. Sa main droite, celle qui utilise les ciseaux, m’intrigue : l’auriculaire, qu’il tient tendu, est pourvu d’un ongle démesurément long. A la sortie du salon, je m’arrête chez tata Lydie qui habite tout près. Elle me frictionne la nuque avec de l’alcool camphré.
Les mercredis et samedis, dès la sonnerie de seize heures, je sors du lycée aussi vite que possible et je cours vers l’arrêt du car de Vauvert devant les Arènes. M’apercevant au loin, ma tante, qui a fait signe au chauffeur, lui demande d’attendre quelques instants. Je parviens in extremis à sauter dans le véhicule alors qu’il redémarre lentement. Essoufflé, je glisse à Tantine : « J’ai la rate ».
En cette soirée du 2 juillet 1992, dans sa chambre où elle est morte la veille, mon père passe la main sur le cercueil de ma mère en disant : « Cette boite… ».
Assemblée sur les marches de l’escalier chauffées par le gros poêle Ciney, la maisonnée s’égaye. Qui va devoir affronter le Mistral glacial pour ramener le lourd sceau d’anthracite de la cave ? Sera désigné celle ou celui qui saute le moindre nombre de marches. Ce ne sera pas Christiane car, bien que la plus jeune, elle s’élance de six marches.
L'été de ses quatorze ans, bien silencieux fut son séjour à Londres.Avec sa correspondante, une jeune fille plus âgée que lui, seuls quelques yes et no s'échangèrent. Perturbé par le rythme alimentaire, la légère collation de quatorze heures, faite de sandwichs aux concombres, devenait pour lui un supplice. Lors d'une gentille party, deux invitées lui demandèrent son prénom : « Jacks », s'entendit-il répondre. Une étrange combinaison de James, Jacques et Jack, que l'émotion l'avait conduit à prononcer.
Commencée dès sept heures, au centre de formation de la rue des Lauriers roses à Annaba, la matinée était longue. A la pause, nous nous précipitions vers les tables en plein air du petit restaurant voisin pour nous faire servir un bol de pois chiches dans un bouillon tiède tiré d’une grande lessiveuse.
Jeune pousse rapportée d’un voyage dans l’arrière-pays niçois, le mimosa de Jeanne avait pris racine et croissait au-delà de toutes espérances. Après quelques années de soins attentifs, ses rameaux dépassaient déjà le haut des branches du sophora du jardin. En février, ses ors resplendissaient ; c’étaient bouquets et brins offerts aux amis et aux voisins.
La quinze chevaux Citroën de mon père étant pleine, c'est dans la lourde et vieille Peugeot de Monsieur Michet que je fais le trajet du Grau-du-roi à Vauvert. Des frayeurs me saisissent lorsque nous roulons vers Aigues-Mortes sur la route sans parapet qui longe le canal : ayant la jambe gauche immobilisée dans le plâtre, Monsieur Michet conduit d'une seule main et de l'autre utilise sa béquille pour appuyer sur la pédale du débrayage.
À l’entrée du grand âge, devenue quasi aveugle à cause d’un glaucome, Tantine et moi conversons sur l’histoire des meubles de son salon. « Ils ont toujours été bien entretenus », me souffle-t-elle avec nostalgie. Réaliste, elle poursuit : « De la poussière, aujourd’hui, il y en a sans doute sur ces meubles, mais, tant pis, je ne la vois plus ».
Le taureau à la corde sortait les dimanches de février. Maintenu par une longue et lourde corde attachée à ses cornes, l’animal parcourait les rues du village. Ses arrêts intempestifs et ses retournements soudains entraînaient débandades et parfois blessures parmi les groupes de jeunes amateurs. S’agrippant prestement aux barreaux d’un portail métallique, il évita de justesse la charge du taureau.
À force de tourner autour des plates-bandes, les traces de son vélo formaient une légère ornière dans les allées du jardin. Était-ce l’ivresse du tourneur qu’avant tout recherchait le garçonnet ?
Tenue en plein air sous le soleil d’une journée d’août, l’assemblée générale des grévistes de la conserverie de Setubal démentait son idée du conseil ouvrier. Cette modeste déception fut vite effacée par l’intensité d’une conversation avec deux ouvrières partisanes de l’action directe.
Déployée dès l’occupation de Vauvert en novembre 1942 jusqu’à la déroute de l’armée allemande en août 1944, la bannière nazie est restée tendue sur la façade de la grande maison à l’entrée du village. Peu éloignée de sa demeure sur la route de Nîmes, la vue de cette oriflamme plonge le jeune enfant dans une frayeur faite de menace et d’étonnement.
— « Et bien, tu cacheras les médailles de combattant de la guerre d’Algérie derrière les grands revers de la robe », me répondit ce collègue président du jury de soutenance d’une thèse de doctorat de sciences politiques — que j’avais codirigée — sur la notion d’indépendance nationale chez les précurseurs du nationalisme algérien au début de la colonisation française, alors qu’il venait de me revêtir d’une robe, supposée à ma taille, prise dans le vestiaire des professeurs de la faculté de Droit et que je lui faisais remarquer l’aspect antagonique de ces décorations avec le sujet de la thèse.
Le planning familial de Grenoble vient de réaliser un film sur les jeunes femmes, enceintes de plus de douze semaines, allant à Londres faire une IVG. Le titre du film fait encore l’objet d’âpres discussions dans l’équipe de direction. A la responsable de la communication qui me fait part de ses réticences à l’égard de projets de titres qu’elle juge trop pédagogiques, je propose : « Traversée pour une absence ». Elle a beaucoup de mal à le défendre devant une majorité de la direction qui le juge trop « élitiste », trop « métaphorique ».
Grimpé dans le prunier qui dépasse le mur du fond du jardin, je guette avec angoisse l’arrivée de mon père qui vient d’avoir un accident au carrefour de la nationale 113 et de la route de Vergèze. Rassuré, j’apprends plus tard qu’il a pu s’extraire de sa voiture et, malgré le choc, faire une injection de calmant à la conductrice du véhicule collisionné.
À la fin de cette journée de juin 1971, après avoir rencontré le président de l’université des sciences sociales de Grenoble en vue d’un futur recrutement, la grève des transports s’étant généralisée, son retour à Nancy fut des plus chaotiques. Il se trouva bloqué à la fin de la nuit dans un arrêt de bus en rase campagne. Après plusieurs heures de marche sur une route quasi déserte, il rejoignit le café d’un village et se fit servir une omelette aux lardons accompagnée d’un verre de Chablis.
En instance de divorce, Émile Abric vient passer le dimanche à la maison avec ses deux enfants. Sur un drap épinglé à la porte du salon, le projecteur muet 8mm nous enchante avec Buster Keaton, avec Laurel et Hardy. A l’apéritif, Émile, en modulant sa voix de baryton, déclame la fable de Bigot qu’il préfère, La tartugo et li dous canar.
Sortis des hauts placards contenant les archives de l’état civil, les lourds registres sont dépouillés par le père et le fils, seuls, au premier étage de la mairie. Dimanches après dimanches la généalogie s’allonge. Les ancêtres se rapprochent, l’adolescent respire autrement le temps.
Les coups de klaxon du car de Cagnat annoncent le proche départ. Il faut s’éloigner de la chaleur du grand poêle Ciney. Le jeune lycéen frémit dans le Mistral de l’avant-aube glacée de ce février 1956.
Découpé avec soins, le brochet de trois kilos offert par un pêcheur de Gallician laisse apparaître ses arrêtes en forme d’Y. « Attention, dit notre mère, elles sont redoutables. A quinze ans, une arrête comme celles-là s’est plantée au fond de mon palais. Il a fallu l’extraire avec une pince chirurgicale ».
Grande mise de table en l’honneur du pasteur, président du Consistoire régional, qui mange à la maison. Une sonnette d’argent permet d’appeler le service des bonnes. La voix lente et sonore du prédicateur me fascine et m’agace. Au dessert, je lance une boulette de mie de pain dans la barbe majestueuse du religieux.
Quelques semaines après la mort de mon grand-père paternel, je dis à Tantine : « J’ai vu dans le ciel un morceau de la veste de Peupeu ».
Ayant quittée le chemin à peine carrossable qui conduit, au-delà de l’Espiguette, vers les dunes de Terre neuve, la quinze chevaux Citröen s’ensable. Tous nos efforts pour dégager les roues ne font qu’aggraver l’affaissement de la voiture lorsque mon père tente un démarrage. Partie à la recherche de secours auprès d’un mas aperçu au loin, ma mère revient enfin accompagnée d’un homme et d’un lourd cheval de trait. Au premier coup de collier, la traction avant est désensablée.
Autant que les nattes couronnant sa tête c’est le prénom de cette jeune allemande qui m’intrigue : Ingeborg. Sur une carte elle nous montre son pays : Borkum, une île frisonne.
Sorti du porche d’un immeuble de la rue Monsieur le Prince, un jeune homme habillé en noir s’approche de moi et me dit sur un ton comminatoire : « Vous aimez la poésie ? »
Dès la sortie du lycée, je rejoins ma mère déjà chargée des courses du début de l’après-midi. La rue de l’Aspic est parcourue à grandes enjambées. Chez Dewachter elle m’achète un manteau trois-quart en loden que plusieurs camarades de classe remarqueront avec envie mêlée de moquerie.
Ce dimanche d’hiver, dans les rafales du Mistral, la sortie des Louveteaux se déroule au champ de Villars. Les trajectoires des lancers étant erratiques, la partie de ballon prisonnier se termine en dispute générale.
La présidente de l’association « Tous unis, tous amis » à Beauvoisin qui m’a invité à donner une conférence sur les rapports intergénérationnels, me dit au téléphone quelques heures auparavant : « Ah ! Mais dites, monsieur Guigou, c’est que vous êtes connu ! Vous êtes un sociologue réputé ! Et bien, comme conférencier, nous avons pêché un gros poisson !»
Voilà une heure que je trempe mon pied droit dans l’eau de mer sur la plage de l’Espiguette et que la douleur suraiguë de cette piqûre de vive ne cède toujours pas. Me voyant rejoindre en boitant la voiture, loin garée au-delà des dunes, un homme, ne doutant pas une minute des effets bénéfiques de son geste, allume une cigarette et l’approche de la plaie envenimée.
Ma mère me dit qu’elle a dû demander au menuisier de revenir dévisser le cercueil de tata Lydie car elle a oublié de mettre dans sa main le médaillon contenant la photo de son mari Camille Meizonnet avec lequel elle a vécu à peine plus d’une année lorsqu’il fut écrasé par une lourde charrette chargée de vendange.
Au milieu de la matinée, amène et souriant, André Gorz prend place sur les bancs du CIDOC, un sac en plastic en guise de porte documents. Les nuages de l’orage quotidien assombrissent déjà le ciel de Cuernavaca.
Ce ballon aérien, en passe haute, qu’il parvient à bloquer d’un seul mouvement du pied droit déclenche l’éloge d’un joueur plus âgé : « Oh ! Couillosti ! C’est ça qu’ils t’apprennent à Nîmes ? »
Au décollage vers Mexico, lorsque l’avion fut sur le point de quitter la piste caniculaire de l’aéroport de Dallas, il vit cette furieuse flamme qui soudain s’échappa du réacteur proche de son hublot. Seulement vêtu d’une chemise d’été il garda sur la peau pendant plusieurs semaines les éraflures de la ceinture de sécurité, marques incisives d’un freinage en catastrophe.
Une bille placée dans le cuir de sa fronde, il visa ce moineau posé sur le mur élevé de la cour des poules. Forte fut sa stupeur lorsqu’il vit l’oiseau tomber, lui qui était si peu habitué aux pratiques de chasse.
Longeant vers Gallician le canal de Capette, il achevait l’essai de sa première voiture, une deux chevaux Citroën qui avait déjà beaucoup roulée, lorsque le capot, soudain soulevé par une violente rafale de Mistral, vint se plaquer sur le pare-brise.
« A qui m’apportera une botte de radis frais, un morceau de beurre et une pincée de sel, j’offre le plus beau shilom de ma collection », dit un hippie en déambulant autour des groupes rassemblés dans ce circuit automobile provençal transformé en espace de concert pop.
Près d’un demi-siècle plus tard, c’est avec la cuillère en bois noircie et usée de Meumeu, sa grand mère, qu’il remue lui aussi la gelée d’azeroles.
« Guigou, c’est comme le coucou d’un chalet suisse. Il sort de sa boite, nous lance une phrase, parfois ésotérique, puis il disparaît », dit François Viallet aux membres de ce séminaire de dynamique de groupe tenu à l’abbaye des Prémontrés de Pont à Mousson.
Se tenant à l’écart dans le grand salon, il est plongé dans l’inquiétude et la confusion lorsqu’il entend sa mère prononcer d’une voix pleine d’assurance : « Le gynécologue a dû opérer une version pour permettre à Jacques de naître ».
Cinémonde, Nous Deux, Ridendo, Le Hérisson, Réalités, Reader’s Digest, autant de magazines qu’il venait feuilleter dans la salle d’attente du cabinet médical de son père. Y flottait parfois l’odeur — qu’il imaginait méphitique — des derniers clients.
« Yovo, cadeaux ! Yovo, cadeaux ! » proféraient vers lui ces enfants sur le marché de Lomé où un ami togolais venait de lui offrir une chèvre, contre-don d’un service rendu. Au contact de la bête apeurée, il su bien vite qu’il ne la ferait pas égorger.
Un client de mon père vit dans la petite maison de bois au bord des marais du Pont des Tourradons. Resté dans la voiture pendant la visite, j’entends les meuglements des taureaux dont la manade est proche.
« Dans cette salade, les feuilles ont-elles été lavées une à une ? » demande à notre tablée cette écologiste radicale adepte des ateliers de bio-énergie.
Installée aux claviers de l’orgue, ma mère actionne avec vigueur la sonnette qui demande de l’air pour l’instrument. Debout dans l’étroite cabine de l’opérateur, je tire aussitôt sur la corde de l’imposant soufflet. Les accords puissants des basses du concerto de Haendel choisi pour le début du culte me font tressaillir.
Tas de sable, sacs de ciment, réserve d’eau et pelles, disposés devant l’entrée du bûcher de La Cardonille témoignent des réparations en cours. Après les travaux matinaux la reprise d’après le repas tarde à se manifester. « Allez, je t’en gâche une », me dit Raymond Avrillier en se levant.
Dans le grand hall de sa demeure à Méjannes les Alès, Serge Jonas tente d’attraper le jeune chat qu’il souhaite m’offrir. Les piles de livres dont les feuillets ne sont pas encore massicotés offrent à l’animal des cachettes inaccessibles. C’est derrière La théorie du matérialisme historique de Nikolaï Boukharine qu’il est enfin pris. Son nom est trouvé : Boukharine.
Saumon, tel est le totem qu’ont prévu de lui attribuer les chefs des Éclaireurs unionistes. Opposant de l’intérieur au scoutisme et pressentant l’imminence de la cérémonie, il se rend introuvable.
« No flash ! No flash ! » hurle un gardien aux visiteurs qui passent en rangs serrés dans la salle de la création de l’homme au cœur de la chapelle Sixtine.
C’est en courant qu’il finit cette marche de Saint-Pierre-des-Champs à Lagrasse. Le nuage noir et bas de l’orage qui menace lâche ses trombes d’eau lorsqu’il passe sur le pont médiéval.
Des panneaux d’isorel fixés sur plusieurs montants de bois constituent une cloison qui partage le grenier en deux parties. Il installe sa chambre de lycéen du côté du fenestron. La maisonnée venant d’acquérir son premier aspirateur, il lui est fort utile pour enlever deux siècles de poussière.
En ce début du mois de juin, Bertrand Schwartz m’a invité chez lui, avec deux autres jeunes chercheurs, pour le repas de midi. Le directeur de l’INFA-CUCES demande à son plus jeune fils de lui faire, toutes les deux heures, une synthèse des informations sur la Guerre des Six jours.
Pneus usagés, pièces de moteurs dispersées, fragments métalliques divers, tas de limaille, flaques de cambouis, outils laissés çà et là n’en finissent plus de capter mes regards dans le garage de cycles et motocycles de Romestan où j’ai apporté mon vélo à réparer. Au-dessus de l’établi, cette affiche incongrue : « Une place pour chaque chose, chaque chose à sa place ».
Au milieu de cette nuit d’été, les éclaireurs-routiers me recherchent. Après être monté sur le toit de la Dauphine de Jean Allouch, puis s’être agrippé sur le rebord de la fenêtre de ma chambre, Jean-Paul Ressouche fait une irruption rieuse dans la pièce. Je simule un réveil en sursaut bien que, tiré du lit par leur manège, j’avais perçu leur intention dès l'arrivé lorsqu’ils plaçaient la voiture sur le trottoir, au raz du mur de la maison.
La distillerie dépose ses marcs de raisins sous forme de monticules de plus de dix mètres de hauteur sur un terrain lui appartenant derrière le stade municipal. Avec Jeannine Castello, nous descendons à grandes enjambées depuis le sommet des tas, enfoncés jusqu’à mi-cuisses dans le marc. Égayée par les rares vapeurs d’alcool qui flottent autour de nous, elle chante : « On oublie tout sous le beau ciel de Mexico ; on devient fou au son des rythmes tropicaux... »
« Alors, docteur, vous venez avec moi ? Je prends la route pour Paris avec ma Gordini. J’y serai dans moins de sept heures, malgré les nationales verglacées, grâce à une nouveauté technique : les pneus cloutés », dit Maurice Trintignan à mon père dans la cour de son mas, à Vergèze.
Robert Lafont arpente l’estrade de notre classe de cinquième. Son cours de français prend parfois des accents impériaux. Il garde une main glissée dans son gilet à la manière de Napoléon Bonaparte.
« Les mots ont une force matérielle, comme ça », me dit Jean-Joseph Scheffknecht en me lançant un morceau de craie au visage.
« Le plus jeune a, dans sa bouche une rose (bis) et ri et ran ranpata plan...». Déguisé en jeune tambour avec deux autres écoliers, tremblant d’émotion et encombré par l’instrument, c’est moi qui offre la fleur à la fille du roi, jouée par Suzette Ozillon.
Concentré sur l’exercice, je m’applique à répondre aux questions de calcul posées par Monsieur Richard, le maître d’école, lorsque, arrêtant sa marche dans les allées de la classe à ma hauteur, il fait mine de m’envoyer un coup de poing et me lance : « C’est avec un uppercut comme celui-là que Marcel Cerdan est devenu champion du monde ».
Son trotteur attelé au charreton, Monsieur Floutier nous amène, Jacques Deleuze et moi, chercher des asperges sauvages à l’orée du bois de Beck. Impatient ou effrayé, le cheval parvient à se détacher et s’enfuit sur le chemin de Gallician. Nous le poursuivons en criant des « Oh ! Oh ! Oh ! » qui n’ont pas grand effet.
« Vous abusez de l’expression ‘ce faisant’ au début de certaines de vos phrases », me dit Claude Domenach en nous exposant, dans son bureau de l’IEPG, ses remarques à la lecture de notre étude sur la formation des personnels communaux. Bernard Pouyet, Georges Couffignal et André Bruston estiment que la remarque est injustifiée.
Après plusieurs heures de routes et de pistes sur les plateaux de l’est algérien pour rejoindre Zedrata, le village de la famille Azzag, les suspensions oléopneumatiques de ma berline MG rendent l’âme. Malgré mes dénégations, le garagiste croit pouvoir les réparer en y injectant de l’air avec un gonfleur électrique, ce qui provoque des giclés d’huile dans tous les sens et achève de vider le circuit. Long et périlleux fut le retour vers Annaba.
Jean Pronteau me raccompagne après notre rencontre au siège des éditions Anthropos qui vont publier mon premier livre. Sur le seuil, il me glisse : « Vos analyses sont rigoureuses et passionnantes ; mais il y a une tendance élitiste dans votre écrit. Veillez à ne pas trop y céder ».
Réuni au grand complet, le jury de maîtrise siège déjà depuis plus d’une heure trente lorsque, sa présidente, Varin d’Ainvelle, apercevant la fiche des résultats de Madeleine Dolet s’exclame : « Ah ! Voilà notre fidèle étudiante ; inscrite depuis bientôt dix ans et aujourd’hui proche de la soixantaine ; ce n’est encore pas cette année qu’elle obtiendra son diplôme ! »
« Tu ne m’a pas encore donné de sous, pour demain » dit-il à tata Lydie au premier étage alors qu’une heure auparavant, dans le salon du rez-de-chaussée, elle lui avait déjà donné les pièces pour acheter son pain-escargot aux raisins, dans la cour du lycée, à la récréation de dix heures.
Voyant entrer Bernard Condominas dans la salle où se déroule la réunion du comité de la revue Autogestions, René Lourau, en aparté, plaisante. Se tournant vers moi il chuchote : « Tiens, voilà la statue du Commandeur ! »
Dans l’amphithéâtre de l’Institut de botanique un petit groupe d’étudiants suit le cours d’anthropologie tropicale du professeur Harant. « Pour combattre l’hypoglycémie de onze heures du matin, prenez une cuillère de miel », leur conseille-t-il.
« Vous refusez l’institution ! » me lance Jean Berbaum après que j’ai interrompu une réunion du Département pour lire, debout, habillé en noir, une déclaration dénonçant la relégation de mes enseignements, jugés trop critiques, au profit de ceux d’un universitaire lyonnais plus orthodoxe.
Dans sa chambre d’étudiant de la rue Louis Roumieux, il avait stocké plusieurs paquets de tracts appelant les soldats du contingent à l’insoumission contre la guerre d’Algérie. Souhaitant les mettre en un lieu plus sûr, il les transporta, de nuit, dans une cache d’un village voisin. Au retour, à l’entrée de Castelnau, arrêté par un barrage de police, sa voiture fut contrôlée en détail.
Luis Miguel Dominguίn fait partie du paseo. Des gradins les plus hauts des arènes de Nîmes, en compagnie de trois amis, c’est à celui qui sifflera le plus fort sans poser les doigts sur les lèvres.
Max Allieu tourne un western dans les sablières des caves de Gautier. En l’absence de chevaux, les figurants simulent les chutes en sautant d’un banc secoué par deux garçons vigoureux.
Avec son cousin Jean-Pierre, maniant chacun une binette, ils aident l’oncle André à faire circuler l’eau dans les nombreuses rangés de légumes du potager des Fauché cultivé avec ordre et méthode.
La clique est en répétition dans la salle de réunion du bar Le Cristal. Clairons et tambours résonnent dans tout le quartier. C’est au sifflet que Fernand Libra arrête la fanfare lorsqu’elle s’égare en fausses notes.
Disposés en rang devant la salle de cours, les élèves de seconde B attendent que leur professeur de latin les autorise à entrer. A l’appel de celui-ci, Agot s’approche du maître qui lui parle avec compassion. Dans les rangs court la tragique nouvelle : « son père s’est suicidé ».
La cave coopérative de Gallician prépare la mise sur le marché de ses bouteilles de vin rosé, rouge et blanc. Elle a organisé un concours d’étiquette dont les projets sont exposés, à Nîmes, par la Chambre d’agriculture. C’est le dessin aux deux coqs face à face qui reçoit le premier prix.
Le marchand ambulant de la glace frappe à grands coups la barre gelée avec son outil denté. Des éclats sont projetés jusque dans ses cheveux. Il détache deux blocs que je vais rapidement déposer dans la glacière de l’office.
La journée d’août a été très chaude. Bien que la nuit commence à tomber, des plaques de goudron fondu déséquilibre son vélo dans les virages de la côte de Boudin Barbe. A la descente, il s’agit de les éviter puisque le jeu consiste à rouler à l’aveuglette sans tenir le guidon.
Le dernier tombereau de cette journée de vendange arrive devant la cave de Francis Desjardins. Les trois chevaux, attelés en ligne, tirent le lourd chargement. Pour la manœuvre arrière, seul le cheval des brancards, un percheron massif et puissant, permet au charretier de placer le tombereau au plus près du muret de la cuve. Pieds nus, un homme saute sur le monticule de raisins. Enfoncé jusqu’aux genoux, il déverse sa fourchetée de grappes dans le fouloir.
Beauvoisin, Générac, Saint-Césaire, la micheline se remplit à chacun de ses arrêts avant l’arrivée en gare de Nîmes. Assis sur un strapontin, il est assourdi par le branlement métallique des portes qui ne jointent pas.
Le football au regard de la psychanalyse : c’est le thème qu’a choisi cette étudiante timide pour son exposé. Avec méthode, elle passe en revue les principales métaphores sexuelles du jeu, mais elle oublie de parler du ballon. À ma remarque, elle rougit.
« Monsieur, monsieur, pouvez-vous nous prêter un instant votre parapluie rouge pour faire quelques photos avec ces étudiantes ? Vous le voyez, je fais un travail sur le rouge », me dit ce photographe soudainement rencontré sur le campus de l’université Paul Valéry. A la vue du résultat sur l’écran de l’appareil, je partage les satisfactions de ces étudiantes rutilantes.
Joignant le geste à la parole, M.Cling, notre professeur d’anglais, nous montre comment cirer ses chaussures à la British. « Il ne faut surtout pas oublier de cirer ici, la partie creuse entre le talon et la semelle », nous dit-il en posant son pied droit sur le bureau.
Avant le repas, l’eau fraîche qu’il va chercher dans une cruche de terre à la fontaine des Piles Près contre le mur de la mairie.
« Nous les avons comptées ; Grand’ma a dit six fois : Ah ! Regardez cette vue magnifique sur les Cévennes », me racontent Muriel et Katy à leur arrivée d’une journée de promenade dans les Costières.
L’azur étant au ciel et le Labé s’étant levé, ce vendredi vingt mai à douze heures trente six, il voit la villa Rédarès démolie à-demi.
Au grenier du premier étage, dans un coffre ancien, il trouve plusieurs pots métalliques dans lesquels s’est solidifié l’onguent qui traitait la tuberculose du genou de son grand père Sully.
Pieds nus, pataugeant au bas de la rive du Virdourle, à chaque pelletée, Christian Carrière et moi détachons de longs vers des mottes de vase nauséabondes.
Pendant les courses camarguaises, lorsque la présidence annonce que la prime du deuxième gland est portée à « trois euros de plus », le son du S de plus siffle dans les arènes de Vauvert. Ce n’est pas le cas dans celles du Grau-du-roi.
« Attendez, donnez-moi votre short que je le recouse car il laisse voir ce qui vous fait homme », me raconte Henriette Dreuille à propos de l’activité sportive du Docteur Carrière soixante ans auparavant.
Les leçons particulières de mathématiques données par M.Bonnaud n’ont pas auprès de lui les effets attendus. Davantage qu’à la démonstration, c’est la manière dont le maître sépare les exercices par des traits épais tirés à la règle métallique et au stylo-plume qui capte son attention.
Alors que je fais le guet sur la jetée de la rive droite, Cricri Carrière jette sa ligne armée d’une roumagnole-tortue sous les bancs de muges. Il en blesse plusieurs et finit par en sortir un, ferré par le ventre.
Il est puni de quatre heures de colle car ses parents n’ont pas réglé, dans les délais, des frais spéciaux de scolarité. Lorsqu'il prétend que le paiement a bien été effectué, le surveillant général du lycée le met en demeure de lui apporter le récépissé prouvant ses dires. Prisonnier de son mensonge, il est conduit à maquiller la date de l’opération postale. Dès le lendemain, apportant la précieuse pièce à l’autorité, son inquiétude est à son comble. Avec soulagement, il apprend que la sanction est levée.
Lors ce premier voyage familial à l’Aigoual avec la nouvelle 15CV Citroën, dans les derniers lacets de la montée vers l’Espérou, le moteur chauffe. L’arrêt se fait aux Trois fontaines. Il sautille sur le talus en s’exclamant : « Quel air ! Quel air! »
« Ils veulent conserver les courses de taureaux au Jeu de Ballon. Ils n’acceptent pas les nouvelles arènes. Papa et monsieur Michet ont été pris à partie par un groupe très excité alors qu’ils passaient dans la rue Victor Hugo en Deux Chevaux. La voiture, longuement secouée, a été presque renversée », m’écrit ma mère singulièrement affectée par l’événement.
Au retour de cette journée de pique-nique sur la plage de La Laune, Alain Rozier et Marcel Lobier rivalisent en formules oratoires. Pour couper court au débat les autres jeunes gens entonnent à tue-tête : Oh when the saints go marching in...
Tantine sort du buffet de son salon plusieurs pièces du service de table de ses parents qu’elle souhaite m’offrir en leur souvenir. Sur une assiette, un pépin de melon ancestral est resté collé.
Partis de Londres, en minibus, pour un voyage en Écosse avec les parents de ma correspondante, nous faisons du camping à la ferme dans la région des lacs. J’adresse à tata Lydie une carte postale sur laquelle « Françe » est écrit avec une cédille.
En cette fin de soirée d’octobre, de l’appartement de la rue des Chassaintes, je regarde fasciné et inquiet les flammes gigantesques qui s’élèvent du théâtre de Nîmes incendié par Éva Closset.
Pendant la fête de Vauvert, l’orchestre du bal est installé sur la place de l’église. Tard dans la nuit d’été, par les fenêtres grandes ouvertes, solos de saxophones et chorus de trompettes enchantent mon rêve éveillé.
Son train vers la Pointe de l’Europe stationne en gare de Sines pendant la seconde partie de la nuit. Après une manœuvre matinale et un faux départ, le convoi s’est déplacé d’une centaine de mètres. Descendu sur le quai, il voit les étrons des toilettes sans fond désagrémenter la voie.
« Les liens très intéressants que vous établissez entre la sociologie rurale et l’aménagement du territoire méritent d’être développés », m’écrit Philippe Lamour après avoir lu l’étude que j’ai rédigée, suite à deux mois d’enquête auprès des exploitations agricoles du pays d’Arles, comme étudiant-salarié à la Compagnie nationale d’aménagement de la région du Bas-Rhône et du Languedoc.
Arrivé en avance pour le déjeuner au château où Serge Jonas a installé les éditions Anthropos, je converse avec Henri Lefebvre sur Mai 68 et les happenings de Jean-Jacques Lebel. S’approchant de nous, Catherine Régulier renoue la ceinture de la robe de chambre du philosophe.
Peu de temps avant le terme de mon service de coopérant, je trouve une tortue de belle taille dans les dunes proches des Salines d’Annaba. Désirant l’emporter en France, elle fait le voyage vers Alger à même le plancher de la Renault 4. Dans les virages de la Kabylie maritime, fréquemment, la tortue glisse et vient bloquer la pédale de l’accélérateur.
Le groupe des Routiers prépare son récital de negro spirituals. C’est autour de Claire Roger aux claviers de l’orgue du temple de Marsillargues que se font les répétitions. La musicienne est intraitable sur le respect du tempo.
Ils perdent leurs écorces ces deux platanes devant la maison de Marc Bellity qui m’accueille pour répéter notre récital prévu à Loiras quatre jours plus tard.
Moteur qui rugit, vitesses qui craquent, coups de freins et coups de volant intempestifs : Madame Moridis ne parvient pas à sortir sa 4 CV Renault du garage. Irritée, cherchant sa canne, elle s’extrait du siège avec difficultés. Tantine prend le volant pour le reste de la route.
« Ah, ceux-là, ils n’ont toujours pas payé ! Ils ne m’ont même pas ouvert leur porte. Pourtant, je sais qu’ils viennent d’acheter des chaises de cuisine ; sans doute avec l’argent des remboursements de la Sécurité sociale » dit à ma mère, Madame Brunel, l’encaisseuse du paiement des visites médicales effectuées par mon père.
« L’orage du 14 juillet est bien au rendez-vous, la pluie commence à tomber » annonce ma mère en relevant du fil d’étendage les affaires de Geneviève préparées pour son camp d’éclaireuses.
« C’est la fleuriste qui m’a demandé si je souhaitais joindre au bouquet une carte de la Saint Valentin. J’ignorais cette circonstance ; vous le savez, je ne pratique pas la célébration des fêtes de Saints », dis-je à Nicole en lui offrant des tulipes.
« Vous avez de la ressource ; vous êtes équipé pour la traversée du désert », lui lance Ewald Brass venu clôturer la rencontre franco-allemande de Cassel qu’il avait dirigée avec Hans Nicklas.
Pansés avec soin, la crinière tressée et le front pomponné, Muriel et Cathy montent à cru les deux Camargues qu’elles ont pris en pension pour le mois de juillet à La Cardonille. Malgré son cyprès et ses quelque poiriers, le champ devant la maison tient lieu de manège.
La chanson de Cat Stevens My Lady D'artanville le reportait à la relation faite d’estime mutuelle et de respectueuse distance qu’il entretenait avec Madame Dontanville, sa secrétaire, alors que jeune cadre, il était gêné de devoir faire dactylographier ses textes par autrui.
« Bonjour, Gérard ! Ah, mais vous n’êtes pas Gérard Klein ! Excusez-moi mais vous lui ressemblez étonnamment », m’apostrophe, surpris, ce passant jovial sur la place du Pouffre à Sète.
Anne, voyant la montagne de sel à Aigues-Mortes, interroge : « Où est celle de poivre ? »
Après m’avoir annoncé qu’il arrêtait les activités de son cabinet médical, le docteur Mongin évoque sa carrière. « Je suis en bonne santé mais je n’ai plus l’énergie nécessaire pour assurer ce métier où l’on ne compte pas ses heures. Autrefois, je prenais une montagne ici et je la déposais là. »
Madame Brouzet vient rendre sa visite journalière à tata Lydie. Leur conversation roule sur les conduites de telle ou telle jeune femme. « Oh, celle-là, elle veut éclipser le soleil » conviennent-elles dans un jugement définitif.
Sur la terrasse de La Cardonille, en ce début de la nuit du quinze août, Grand’Ma contemple le firmament : « Regardez ce ciel étoilé ; nous nous en souviendrons de cette soirée » s’enthousiasme-t-elle. Ce fut sa dernière soirée de quinze août.
Rencontrant dans un couloir le premier directeur de l’IUFM de Montpellier qui venait de recevoir une dispense de son cours de sociologie accordée à une étudiante diplômée de cette discipline, il s’entend dire : « Ce sont des choses qu’on fait, mais qu’on n’écrit pas ».
Alain Elie plonge d’un rocher près du rivage de Tipaza. Ayant mal estimé la hauteur d’eau et la présence d’un rocher trop proche de la surface, il émerge ensanglanté, ses mains retenant avec peine un large morceau de la peau de sa poitrine.
Au cours de la soutenance de sa thèse de doctorat en théologie protestante sur Teilhard de Chardin, Georges Crespy rencontre une sévère critique énoncée par deux membres du jury. Fidèles à la tradition calviniste, ils contestent que le Christ puisse être conçu comme « le point Omega » de l’évolution.
Son vélo Mercier à cadre mixte enfourché, il s’élance vers la poste car la levée du courrier est proche. Au retour, comme à son habitude, il s’arrête chez la buraliste Lacaze pour acheter chewing-gum, réglisse et caramels mous.
Quatre verres à pied tenus dans la main gauche, un serveur du restaurant Le Train bleu se hâte entre les tables de l’allée centrale. D’un geste ample, il mire les verres et grimace : quelques traces restent à essuyer avec le long torchon qu’il porte sur le bras droit.
Après quatre heures d’errance nocturne partagées avec quelques partisans de l’analyse institutionnelle, il se retrouva devant le cimetière du Père Lachaise. Parvenu à grimper sur un mur latéral, il sauta sur la tombe la plus proche. Malgré ses incitations à l’escalade, aucun de ses camarades ne le rejoignit.
« Ne vous y trompez-pas, c’est une anti-phrase que vient de formuler Jacques Guigou », dit Jean-René Ladmiral à ces animateurs de l’Office franco-allemand de la jeunesse réunis pour deux jours en séminaire de formation.
Muni d’une truelle, j’aide Tantine à déterrer avec soin les racines d'un arbuste de réglisse jadis planté dans le jardin. Coupées en bâtons égaux, lavées, elles sont exposées au soleil sur des torchons en coton. Impatient d’attendre qu’elles sèchent, je les mordillent encore mouillées.
« Tu es donc venu spécialement à Paris signer ce contrat ?», s’étonne Denis Pryen en me tendant le document qui scellait la première publication par L'Harmattan d'un de mes livres.
À Vauvert, patient et persévérant, il tira les trente pages de l’étude de Fofana Ba Sayon sur le néocolonialisme au Mali avec une photocopieuse à bain.
Plaisant fut son étonnement lorsque cet ami, étudiant communiste, lui rendit, recouverts d’un papier dessin orné de sa main d’encres originales, les six tomes du théâtre de Brecht qu’il lui avait prêtés.
Pour sa machine électronique Olivetti Lettera à impression par marguerite, il fit spécialement graver en Suisse, à grands frais, une police de caractères Bodoni.
« Avec cette version tardive de la cosmogonie des Dogons du fleuve, nous sommes en présence d’une véritable conception du monde, de ce que les philosophes allemands nomment, dans un grand éternuement... une Weltanschauung !» lança, pince-sans-rire, le professeur Servier dans son cours d’ethnologie ce lundi matin-là.
Le jeudi, lors de ses trajets à travers Nîmes pour rejoindre son cours de judo, il lui arrivait de rencontrer certains jeunes lycéens de sa classe. « Tiens, voilà Guigou qui avance de son pas martial », clama à la ronde Christian Giudicelli en le voyant approcher.
Il fréquentait plus que de mesure cette papeterie, proche du lycée de garçons, spécialisée dans les stylos. Cherchant une plume au trait plus épais, il en essaya plusieurs ; mais c’étaient les gestes habiles et sûrs du papetier manœuvrant la pompe au-dessus de l’encrier qui captaient toute son attention.
A Guéret, au début de la guerre, un éclat d’obus est-il vraiment tombé sur la fenêtre de la chambre où se trouvait son berceau ?
Au Collège cévenol, une rumeur court dans les rangs des lycéens qui attendent le petit déjeuner : « Ils mettent du bromure dans le porridge».
Une fois saigné et plumé, ma mère prépare le poulet à rôtir. Après avoir découpé les pattes, elle saisit le tendon et tire dessus : les doigts du coq qui s’agitent me fascinent.
« L’expression Languedoc méditerranéen que vous utilisez dans le titre de votre thèse pour situer le territoire sur lequel porte votre recherche est trop imprécise », objecta le professeur Galtier lors de la soutenance de sa thèse de sociologie. Pris de court, il eut bien du mal à répondre au professeur de géographie.
« Petite Blanche, petite Blanche, tu seras Rouge, dit Bodo Schulze à Blanche qui, soutenue par des coussins, commence à se tenir assise sur le divan, rue des Clercs.
Rendu furieux par mon refus de participer aux activités prévues dans le stage franco-allemand de Bremerhaven tant que mes indemnités d’intervention n’auront pas été versées, cet animateur s’approche de moi et, menaçant, brise une tasse à mes pieds.
Repoussant toujours plus vigoureuses, les vendangeuses du jardin de Vauvert m’offrent leur mauve profond.
Alors étudiant et bénévole à la Cimade, il rejoignit en silence le petit cercle d’auditeurs venus autour de Paul Evdokimov prolonger les échanges suscités par la conférence du théologien orthodoxe.
« Voici la couveuse. La cure dure vingt jours. J’avale un embryon de poulet tous les matins », me dit avec enthousiasme Serge Jonas en joignant le geste à la parole.
« Il ne nous a pas raté » glisse Ben Boulaïd à Sansal à la fin de mon intervention critiquant la politique de formation professionnelle menée par la SNS dans l’Algérie boumedienniste.
C’est dans un monumental coupé Impala Chevrolet prêté par Rodolphe Gagnon qu’il parvint à la pointe de la Gaspésie. Nulle baleine se manifestant, il décida de faire route vers les États-Unis.
« Il avait tenu à finir la reliure de votre livre la veille de sa mort, avec beaucoup de peine », m’écrit la compagne de Jean Charles.
« Non, le dénigrement des intellectuels, ça suffit ! Les rugbymen possèdent des lobes frontaux normalement développés ; ils ne sont pas dépourvus de néocortex », s’insurge devant moi Jacques Baillé, en agitant son journal Midi Olympique.
Le pasteur André veut développer les capacités d’observation de ses catéchumènes. "De quelle couleur sont les roues de ma voiture ?" leur demande-t-il avec une sévérité feinte.
« Il y a comme des petits ballons qui flottent sous le couvercle de la fosse septique », me dit Madame Bianciotto avec naïveté.
Après avoir soutenu avec succès son mémoire, cet étudiant chilien qui m’offre une veste en laine d’alpaga reste un instant interloqué lorsque je lui lance : « Ah, non Monsieur, c’est une corruption de fonctionnaire !»
« Je ne suis pas un professeur de gymnastique », grommelle devant moi le docteur Byramjee alors que, depuis son fauteuil d’analyste, il m’a demandé — faisant une exception à sa pratique clinique individuelle — de me lever et de tenir plusieurs minutes une posture de bioénergie particulièrement pénible.
« Tu enlèves trop de feuilles » reproche, une fois de plus, mon père à ma mère qui prépare pour les manger crus les premiers artichauts calices de la saison.
Dans le port de Dellys, quasi désert, Chauvereau, après quelques minutes de pêche sous-marine, sort de l’eau en brandissant une belle langouste qu’il vient de harponner.
« Pierre ! Pierre ! Arrête ! Tu vas t’abîmer les mains », lance Juliette Pincemaille à son fils Pierre, dentiste, qui bricole sa 4CV Renault dans le garage de leur villa, à Cassis.
Le docteur Ayrignac fait vibrer son diapason en le tapant de la main. « Et là, vous sentez quelque chose ? » me demande-t-il en plaçant fermement l’instrument de métal sur l’os de ma cheville.
Le blockhaus à demi ensablé attire et repousse le garçonnet. Penché dans l’étroite ouverture il cherche à déchiffrer le sens d’une inscription gravée dans le béton qui s’effrite.
C’est sur le piano du salon des cousins Griffe qu’il reçoit ses premières leçons. Si rythme et mélodie lui deviennent accessibles, la lecture à vue lui sera fatale.
Chargé de plusieurs sacs, un SDF remonte lentement la rue Saint-Guihlem. Arrivé à mi-hauteur il se retourne, regarde au loin le ciel dans le prolongement de la rue et lâche sa sentence : « Ah, il va bientôt pleuvoir, le cul de Madame est bouché ».
Donnant une conférence lors d’un colloque à la Maison de la Chimie, Kotas Axelos prononce ses pensées d’une voix lente et rocailleuse : « Dans les dédales de la quotidienneté une poéticité circule parfois quasi clandestinement... ».
« Avec ces capuchons, on ne sait pas si vous êtes des Roms ou bien des... » s’alarme, à mon passage, une habitante de la rue des Pescalunes. — Je mets mon capuchon, Madame, car je suis enrhumé. Je fais des séjours ici depuis l’âge de cinq ans ; d’abord à l’hôtel Quai d’Azur, puis aux Acacias, chez monsieur et madame Carrio, ensuite dans la villa des Orighoni, vos voisins ».— Ah ! Monsieur, excusez-moi, excusez-moi ».
Ayant quitté l’hôpital psychiatrique d’Arles, Pierre Mora me conduit à Marseille en voiture. Peu de temps après, une puissante moto nous dépasse, le motard nous faisant le mouvement lent du bras qui demande l’arrêt. Nous reconnaissons vite une énième facétie de Jean-Pierre Badia sur sa Harley-Davidson.
« Ce buffet, ce buffet, il est prêt à partir !» ronchonne tata Lydie en enlevant journaux et autres affaires laissés sur le marbre et sur les étagères du meuble ancien en noyer, dans la salle à manger, rue des Casernes.
« Elle a dit : de l’oxyd... de l’oxyd... puis elle a été prise de terribles secousses qui l’ont projetée sur le sol et l’ont terrassée. Elle voulait sans doute dire de l’oxygène », me raconte mon père alors que je viens d’arriver peu de temps après les derniers instants de ma mère.
« Nous n’en pouvons plus des conflits qui se répètent et qui nous paralysent ; il nous faut en sortir pour agir ; aide-nous à instaurer une analyse collective interne », me demande Pierre Boisgontier, un des fondateurs de la communauté de La Monta.
Avec Marcel Béalu, dans la librairie Le Pont Traversé, il négocie pour 1200 francs l’acquisition de l’édition originale d’un livre d’Isidore Isou trop longtemps resté introuvable pour lui : Le soulèvement de la jeunesse.
Sur le cadre de bois tendu de ficelles verticales, sa tante coud les cahiers des livres dont on lui a confié la reliure. De ses tâches d’apprenti relieur, outre le choix des cuirs et leur collage sur les plats, c’est la gravure en or des titres sur les dos, qui le passionne le plus.
La Fondation pour le Progrès de l’homme a organisé un colloque sur l’industrialisation de l’Algérie dans la première décennie de son indépendance. Certains conférenciers critiquent des choix technologiques avancés qui ont placé les entreprises nationales algériennes dans la dépendance des fournisseurs étrangers en matière de pièces détachées; pièces pour l'usage desquelles il faut affréter de nombreux avions. « Ils sont tous adeptes du Culte du Cargo ! » me glisse en a parte mon voisin, le sociologue Ali El-Kenz.
Dans St James’s Park, Nicole, qui rédige son carnet de voyage, a oublié d’écrire moi, le dernier mot de la phrase au recto de la page suivante. « Ah, quel déficit narcissique ! » lui dis-je, moqueur. « Oh, avec toi, cela fait une moyenne », me rétorque-t-elle, taquine.
De l’écurie, mon oncle André Fauché lâche ses deux chevaux de trait dans la grande cour. Avant d’aller boire dans la pile près du jujubier, ils bondissent et se roulent à même la paille épaisse qui recouvre le sol. La puissance des Boulonnais me remplit d’effroi mêlé d’allégresse.
Esméralda Malzac, la couturière, vient à la maison familiale une fois par semaine. Placée devant la fenêtre de la salle à manger, elle actionne vivement la large pédale de la machine Singer. Intrigué par le mouvement inhabituel des pieds de l’opératrice, lui revient sur le champ ce surnom : Esméralda, les pieds plats.
« Pour comprendre, en profondeur, la situation de travail d’un ouvrier professionnel, il faut aussi sortir de l’usine et aller dans son jardin observer les rapports qu’il entretien avec ses salades », nous recommande Marcel Lesne qui dirige notre recherche sur les conversions industrielles dans le bassin minier lorrain.
Bonicel, le voisin, a dû percer deux trous d’aération au bas du mur mitoyen de notre jardin. Désolée qu’il brise l’unité des codes de Costière qui constituent ce mur ancien, ma mère demande à Bonicel d’aller chercher des galets analogues et de masquer les trous avec. « Il est revenu avec un chargement de codes qui tressautaient sur le plateau d’une grande charrette attelée à son tracteur ! » se réjouit ma mère, satisfaite d’avoir été entendue au-delà de ses exigences.
« Ah, Jacques Guigou, dans les couloirs, j’entends des femmes qui font ton éloge. Je vois que, toi aussi, tu les attires. Mais tu n’en as pas autant que moi, c’est sûr » pérore Yves Mourailles, croisé dans le hall d’entrée de l’IUFM.
« Je me suis placé sous le soleil d’Orphée et j’ai tenu grâce à la poésie », lui écrit Christian Gali quelques jours après sa sortie de l’hôpital.
Une fois installé au bureau, prêt à donner son cours, il lui arrivait de repousser le premier mot de une à deux minutes et de prononcer alors sur un ton psalmodique : « Ça suit son cours, ça suit son cours ».
« Ah, ces Grecs, ces Grecs, ils sont anciens marxistes, ils vivent depuis longtemps en France et ils n’arrivent toujours pas à se libérer de leur tendance à la métaphysique ! » s’exclame Serge Jonas après notre échange sur Papaioannou, Axelos et Castoriadis.
Chronique qui laisse à désirer, avait-il choisi de nommer l’émission qu’il tenait avec Denise Lepape sur radio Mandrin dont l’antenne pirate était cachée, en haut de la Bastille, non loin de l’arrivée « des Oeufs ».
« Belle, belle, à s’ouvrir les veines », me dit René Lourau en serrant les dents lorsqu’il en vient à me parler de l’amie ghanéenne de son fils.
Rencontré sur le quai de la gare de Grenoble, Gabriel Cousin m’annonce qu’il habite depuis plusieurs années déjà dans le sud ouest de la France. A une de mes questions sur la publication de ses écrits actuels, il me répond avec regret que ne connaissant plus personne chez Gallimard, il a du mal a trouver un éditeur intéressant.
« Marcel ! Marcel ! » Rue de l’Amour, penchée à la fenêtre de son appartement, la mère de Marcel Lobier, pour la troisième fois, lui demande à grands cris de venir manger. Trop occupé à rivaliser avec les jumeaux Pierrot et Tintin, Marcel ne répond pas.
« Pas une image juste, mais juste une image », professe Jean-Luc Godard devant son appartement sécurisé du Village olympique alors que nous venons de le raccompagner après une séance d’essais de la caméra La Paluche.
Dans le débat qui suit la conférence de Lanza del Vasto au cinéma Vog, plusieurs étudiants se disant « progressistes » reprochent au disciple de Gandhi son « fixisme ». Il juge cette antinomie simpliste, mais il ne prend pas la parole.
« Guigou, des sous ! Guigou, des sous ! » crient Bruno Lautier et Raymond Tortajada qui manifestent avec moi dans les rues de Grenoble. Quelques semaines auparavant, j’ai recruté ces deux collègues pour assurer des enseignements d’économie dans un des cycles de formation continue que je dirige à l’université, laquelle ne les a pas encore rétribués.
Le grand père de Gérard Sabadel, un jeune garçon de son voisinage avec qui il jouait ce jour-là, sort sa voiture ancienne, une Citroën Trèfle, d’un petit garage. Après avoir chargé dans l’étroit espace arrière une bonbonne de vin, le vieil homme fait redémarrer le moteur à la manivelle et prend la route pour l’Estréchure.
La sortie scolaire de la classe de Monsieur Richard conduit, en bus, les jeunes élèves, visiter le barrage sur le Rhône de Donzère-Mondragon dont les grands travaux sont bien avancés. Indifférent aux discours sur l’exploit technique et économique c’est l’asservissement des eaux sauvages du fleuve qui l’attriste.
Jeune enfant, à Noël, lorsqu’il commençait à savoir chanter « Mon beau sapin », il se demandait pourquoi les vers « Bois et guérets/Sont dépouillés de leurs attraits » affirmaient avec autant d’aplomb que la préfecture de la Creuse, sa ville natale, perdait son charme l’hiver.
La petite bibliothèque privée auprès de laquelle Tantine se rendait pour louer des livres était tenue par deux sœurs célibataires, d’un âge relativement avancé à mes yeux. Située dans une rue étroite derrière La Placette, la pièce étant sombre, plusieurs lampes électriques étaient disponibles pour permettre de lire les titres.
Souffrant du ventre, il est le dernier patient de la matinée visité par son père. Les pressions que les mains du médecin exercent au niveau de son appendice le plonge dans un trouble fait de douleur et de honte.
Au cours de son voyage dans les Alpes, le club des seniors Li roula code fait étape à Grenoble. A la sortie du Musée dauphinois, ma mère, présidente du club, me présente à ses amies. Plusieurs dames sont étonnées de me voir vêtu d’un anorak blanc alors qu’elles s’attendaient à rencontrer un universitaire en costume trois-pièces.
Les skis ayant été loués sur place, il fait sa première descente sur la bosse du centre de l’Espérou. Ce n’est qu’au deuxième essai qu’il parvient à bloquer des ses mains gantées la corde qui tourne en boucle continue pour remonter la pente.
Alors que je lui fait un bref récit du conflit qui m’oppose à un collègue pour l’usage d’une salle de cours de master, Jean-Bernard Paturet me donne un conseil radical : « Fous-lui un coup de boule ! »
J.Guiraudios, notre professeur d’italien, commente un chapitre particulièrement difficile du livre sur lequel nous travaillons : I promessi sposi. Sa diction très syllabisée m’enchante. Sans doute satisfait de l’épisode, d’une belle voix de ténor, il entonne un air de Lucia di Lammernoor.
« Couleur feuilles d’olivier agitées par le vent », répond l’architecte Pellier à ma mère qui lui demande un conseil pour choisir les peintures des nouvelles chambres construites dans l’ancien grenier.
C’est dans la chambre de sa tante, dont la fenêtre donne directement sur le boulevard Jean Jaurès, qu’il s’isole afin d’attendre, dans la douleur, que l’aspirine calme sa rage de dents. Le surlendemain, le dentiste Delair, dont le cabinet se trouve de l’autre côté du boulevard, commence avec rudesse le traitement de la carie.
A Genève, Pierre Dominicé héberge notre petit groupe de Routiers dans un local paroissial. Après une nuit sans sommeil, je m’absente afin de me rendre à la boutique de tabac où, aux dires de notre hôte, je devrais trouver de l’Amsterdamer.
Il doit rédiger avec Alain Meignant un chapitre de l’étude sur les conversions industrielles. Si l’accord se fait sans trop d’anicroches sur l’analyse, parvenir à s’entendre sur la rédaction est beaucoup plus laborieux. Il estime que son partenaire utilise des phrases trop alourdies de subordonnées.
Monsieur Jean, maître d’hôtel à L’Européen, connaît sa préférence pour la table isolée devant la baie vitrée, celle sur laquelle il est susceptible d’écrire. Venu plusieurs heures avant le départ de son train, le baba au rhum lui est servi accompagné de la bouteille de Saint James Hors d’Âge.
Dans son bureau du Centre d’études sociologiques, Henri Mendras le reçoit dans une pièce vide, exceptée une immense table de verre vierge de tout objet, derrière laquelle il se tient debout. Sorti peu de temps après du sanctuaire de la sociologie rurale française, il compris que le professeur ne se déplaçait pas en province pour seulement siéger dans un jury de thèse.
« Pauvre bête ! » s’apitoie Nicole alors que, le visage à demi couvert de mousse, je lui montre avec enthousiasme le blaireau pur poils dont je fais un usage récent.
A la séance de rentrée de la Maîtrise SHS, les enseignants-chercheurs, trop nombreux pour tenir sur l’estrade, sont assis au premier rang sans table devant eux. « Oh ! Voilà des chaussures qui n’ont pas été choisies n’importe comment », badine Théophile Ohlmann en considérant mes pieds.
« Alors qu’elle était déjà très âgée et bien qu’elle eût quasiment perdu la vue, ma mère tenait encore à faire quelques vaisselles. En touchant les bords et le fond de la casserole dans laquelle avait bouilli le lait, elle la nettoyait et la rendait éclatante », me dit, devant l’évier, Marcelle Versini, en joignant le geste à la parole.
Il rédige une dissertation de philosophie. Son père entre dans sa chambre — fait rare — et lui demande si, après son baccalauréat, il envisage d’entreprendre des études de théologie. Sa réponse est immédiate : non.
Reçu avec quelques étudiants par Andrée Appercelle dans son appartement, situé dans les derniers étages de la tour Mont Blanc, pour préparer une émission de radio, ce n’est que quelques semaines plus tard, lors d’une nouvelle rencontre à l’Union des écrivains, que je pris une plus juste connaissance de son œuvre. Après une soirée et un début de nuit passés au New Morning, Jean-Joseph Scheffknecht et Jean-Louis Laroche parlementent vivement avec moi tout au long de la rue de La Huchette pour me persuader de prolonger la nuit ensemble dans un bar bondé et très enfumé. Avant d’entrer chez le chausseur de la rue Général Perrier, ma mère mouille ses doigts de salive et plaque une mèche rebelle sur le haut de mon front. Lors de la première rencontre de Montsouris, au début de cet après midi ensoleillé de juin, un débat s’est noué entre Henri Lefebvre et un autre universitaire. « C’est le temps des Mandarins », proclame un adepte de la Gestalt thérapie vêtu façon hippie. « Peut-être, mais c’est aussi le temps des cerises ! » s’exclame Georges Lapassade de sa voix de stentor. De La Cardonille, en voisins, nous allons rencontrer Fernand Deligny aux Graniers. Celui-ci s’étant lancé dans plusieurs récits sur les faits et gestes de Janmari, du temps passe. Muriel, qui s'était assise sur les genoux de « l’a-éducateur » s’endort dans ses bras. Isac Chiva me reçoit dans son bureau du Laboratoire d’anthropologie sociale. « Le comité de rédaction d’Études rurales a retenu votre article, mais il vous faudra procéder à un toilettage du texte », me confie-t-il. Encore peu familier avec le langage de l’édition, je cache ma surprise devant tant de sollicitudes hygiéniques à l’égard de mon écrit. « Je vous avais suivi, en 1994, lors de votre hospitalisation. Votre cas, par la suite, a fait l’objet d’une publication », me dit le docteur Carlander, lors d'une consultation, bien des années après. « André est parti rejoindre sa famille. Il a appris dans la nuit la mort de son père », m’annonce Etienne-Jean Lapassat dès mon arrivée au petit déjeuner, pris dans l’appartement parisien de la famille Bruston où nous avons passé la nuit, car nous devons, dans la journée, rencontrer la direction du Centre de formation des personnels communaux.
« Oui, oui, je vais mettre votre livre en fabrication dès le début du mois prochain », m’assure d’une voix peu persuasive Dominique Bedou, alors que je lui ai déjà fait parvenir trois mises en demeure et que je le menace d’introduire une requête en justice pour non respect de notre contrat d’édition.
« On meurt toujours trop jeune », me répond Frédéric-Jacques Temple après qu’il m’a dit que lui aussi a connu Dominique Bedou et que j’ai ajouté : « Il est mort jeune ».
Au volant de la Panhard Dyna 16 de son père, avec plusieurs amis, il fait route vers Sète par la nationale 113. Sur une portion de chaussée à deux voies, il arrive à la hauteur d’une autre Dyna Panhard qui, le voyant, accélère. Les deux voitures roulent un instant côte à côte, rivalisant de vitesse. Il parvient in extremis à passer devant, la route ne comportant plus qu’une voie.
Pour ma première communion, Tantine m’a offert un appareil de photographie Kodak Rétinette. Me promettant de l’étrenner le dimanche suivant au bord de la mer, je dois me rendre dans plusieurs magasins spécialisés pour enfin trouver le filtre solaire que la notice me recommande de placer sur l’objectif.
Au Centre technique national pour l’enfance et l’adolescence inadaptées, Bernard Ginisty reproche à « l’équipe de Jacques Guigou » de manquer de sang-froid à propos des conclusions de leur action-recherche sur la formation continue des éducateurs spécialisés non diplômés. « Plutôt un trop plein de sang chaud », lui répond Jacques Guigou en faisant allusion aux critiques énoncées dans le rapport final et très mal reçues par le milieu.
Alors que nous travaillons sur un de ses textes manuscrits dont je fais la saisie informatique et sur lequel j’ai du mal à déchiffrer certains passages tant ils sont surchargés, je dis à Jacques Wajnsztejn :« Tu écris jusqu’à l’extrême bord des feuilles ; laisse donc des marges, cela permet des corrections — J’ai toujours fait comme ça », me répond-il d’un ton absent.
Avec application il nettoie les jantes de son vélo Mercier à cadre mixte doté d’un dérailleur à trois pignons. Ce n’est qu’après plusieurs essais qu’il parvient à placer un anneau de cuir autour du moyeu de la roue arrière permettant d’assurer son entretien permanent.
Les étudiants et les enseignants du DEA aixois sont rassemblés en cette matinée de février dans la salle Michèle Genthon. Depuis deux heures déjà j’expose ma critique de l’évaluation. J’interroge Michel Vial placé sur les tables du fond : « Est-ce que je continue ? — Oui, continue » me répond-il, passant outre la désapprobation fort visible sur le visage de Samuel Johsua.
« Ah ! C’est votre maillot, là? » lui demande la secrétaire du docteur Lacaze après qu’il vient de lui donner son nom. Surpris, il se tourne dans la direction indiquée par la jeune femme et voit le maillot du handballeur Michaël Guigou accroché à côté de celui d’autres joueurs dans une vitrine de la salle d’attente du cabinet d’orthopédie.
« Ce vent est glacial ; il est passé sur la neige qu’on voit sur les Cévennes » s’exclame ma mère en fermant précipitamment la porte vitrée qui donne sur le jardin. « Demain c’est la Chandeleur, l’hiver va peut-être prendre rigueur », fait alors remarquer mon père.
M’étant rendu d’Annaba à Alger, je participe au séminaire du CUCES qui rassemble les directeurs du Ministère du travail. « Former les formateurs ne suffit pas, c’est un véritable système de formation professionnelle qu’il faut inventer », affirme Ali Zamoum au terme d’une semaine de réflexion.
Au cours des deux années précédant l’indépendance de l’Algérie, il s’est engagé dans plusieurs activités sociales de la CIMADE. À la colonie du Grand-Bornand où il est moniteur, Etienne Keller, le directeur, a dû demander l’intervention des pompiers et des médecins pour parvenir à calmer l’émeute des enfants algériens révoltés par la conduite douteuse d’un moniteur, par ailleurs militant du MNA.
Sur un muret du campo Santa Margherita, principal lieu de rassemblement de la rencontre mondiale anarchiste à laquelle j’ai donné une contribution, je lis : « Venise, je t’ai vue, tu peux mourir ».
« Vous avez voulu créer un centre de sociologie rurale à Montpellier », me dit Jean-Paul Laurens au terme de notre entretien sur mes deux années de doctorat et de monitorat.
En réparant une armoire ancienne dégagée du fond du grenier, je trouve, coincée dans une fente du meuble, une équerre de bois millimétrée sur laquelle est gravé : Jeanne Fauché, école de Vauvert.
En ce début de nuit, faisant route vers Nancy, Muriel est saisie par une forte rage de dent. M’arrêtant dans le dernier bar encore ouvert de la commune que nous traversons, je demande un verre d’Armagnac et j’y trempe un morceau de coton avec lequel je tamponne la dent cariée de notre fille.
A l’abbaye des Prémontrés se tient le premier séminaire collectif rassemblant les chercheurs de l’INFA, recrutés, comme lui, dès les débuts de cet organisme. « Vous faites de l’autonomie une valeur absolue alors qu’elle n’est qu’une conséquence de la crise des institutions dominantes et de la montée de l’individualisme », répond Claude Lefort à Bertrand Schwartz lors des débats théoriques qui ont occupé la majeure partie du temps de travail.
« Tenez, prenez ces pòrres. Je viens de les ramasser dans les vignes du Cheval Blanc. Vous savez... je suis herboriste », déclare Djaté à ma mère qui lui a donné deux pantalons que mon père ne porte plus.
« Je vais te mettre en boite !». Georges Le Meur s’amuse à me taquiner alors qu’il me conduit dans l’amphithéâtre où je donne un cours aux étudiants de son DESS nantais, pour lequel il a prévu un imposant dispositif d’enregistrement cinématographique.
Paisiblement installé dans le grand fauteuil beige sur lequel il a passé de nombreuses heures dans les dernières années de sa vie, mon père chantonne : Un jour la troup’ campa A A A. La pluie s’mit à tomber B B B. L’orage a tout cassé C C C. Failli nous inonder A B C D.
Sans interrompre son cours sur Kant, Jean Svagelski descend de l’estrade et va se réchauffer contre le radiateur le plus proche.
« Non, pas l’observation : l’observance » corrige Franc Ducros lors de la rédaction collective d’une motion, adressée à la présidence de l’université par l’AG des grévistes.
Comme tous les dimanches soirs, mon père prend la manivelle logée contre le cadrant de l’horloge comtoise et, patiemment, fait remonter les deux lourds poids de laiton qui meuvent balancier et sonnerie.
Ce jour de Pâques, invité par Serge Jonas à venir dans son domaine de Méjannes-lès-Alès, partager le repas avec l’agneau traditionnel, il fit la connaissance d’Adam Schaff. Étonnamment, la conversation fut tout sauf politique.
« Non, je ne peux pas t’assurer qu’il n’y aura pas de moustiques » ai-je rétorqué à Riccardo d’Este après lui avoir annoncé que je venais de lui trouver une location pour son séjour de septembre en Petite Camargue.
Souhaitant se consacrer toujours davantage à son œuvre de gériatrie sociale, Michel Philibert me demande de prendre la relève de son cours à l’école de cadres infirmiers de La Tronche.
« Il n’y a pas une seule archive dans cette maison », me dit mon oncle Fauché après que je lui ai apporté, à son domicile de la rue Fernand Granon, des photographies de lui, jeune homme ; notamment un portrait en pied qu’il ne connaissait pas.
Réjouissant intermède dans cette période fiévreuse de préparation aux épreuves du baccalauréat, Bernard Fontaine, notre camarade en Terminale de philosophie, nous invite à une ferrade au mas de l’Amarée.
Sur les pages de garde d’un livre de morceaux choisis de Hegel traduits et introduits par Henri Lefebvre et Norbert Guterman, volume relié acheté jadis chez un bouquiniste parisien, il décrypte deux tampons qui portent la mention suivante : Oflag II Geprüft 6.
« Je me fous de ce qui se passe dans la chambre des parents », lance Roger Ciolli au groupe d’étudiants salariés du DESS réunis pour une séance d’évaluation au cours de laquelle étaient mises en discussion les méthodes de travail d’une formatrice et d’un formateur, absents ce jour-là.
Les dimanches matins d’hiver, il se rendait aux réunions de préparation militaire des élèves officiers sursitaires. Après une série d’exercices physiques à la course, le jour n’étant pas entièrement levé et le froid redoublant de mordant, le caporal leur ordonne de se ranger en carré et de se mettre torse nu pour effectuer des mouvements du haut du corps. Situé dans un des derniers rangs, ne mesurant qu’à demi le risque pris, il garde son tricot de corps.
À leur retour du restaurant, alors qu’elles approchent de notre nouvel appartement où, depuis le petit matin, une équipe de déménageurs s’activent à monter meubles et colis au second étage, Blanche interroge Nicole :« Ils sont partis les géants ? »
Sur son scooter Moby récemment acquis avec l’argent gagné pendant les vendanges à la cave coopérative de Marsillargues, il descend la route en lacet de l’Aigoual. Surpris par un passage où la pente est plus forte, il freine trop tard et va heurter les rochers de granit situés à la gauche du virage mais à l’opposé du ravin.
Caché derrière la porte de la cuisine, je vois les dernières convulsions du coq que ma mère tient fermement par les pattes et les ailes pendant que mon père, ayant saisi la crête d’une main, un bistouri de l’autre traversant le cou de la bête, accélère les derniers écoulements du sang dans le plat de mie de pain à la persillade arrosée d’huile d’olive. Le sanquet va être prêt à passer au four.
« Hasta la victoria, compañero » clame Marc Kravetz à un ami cubain qu’il vient d’appeler au téléphone depuis le bureau — proche du sien — qu’utilisent les vacataires du Groupe d’intervention et de recherche sur l’éducation liée au développement.
Avec d’autres collègues, il emprunte l’ascenseur principal qui conduit au rez-de-chaussée de l’École des Mines. De retour depuis la veille d’un voyage d’étude aux USA, J.J. Scheffknecht leur confie : « Franchement, ne nous laissons pas piéger par l’anti-américanisme ambiant. Nous avons rencontré des types d’un potentiel intellectuel et d’une créativité fantastiques ».
Après une promenade sur les pontons au Centre du Scamandre, j’envoie à Serge Colombaud deux strophes inédites dans lesquelles les marais ne sont pas absents. « Merci pour cette poésie qui fait planer l’âme de « la palus », me répond-il peu de temps après.
L’ardeur du soleil de la journée s’étant atténuée, la partie de volley-ball sur la plage de la Rive Droite a commencé. « Grande balle » s’exclame le docteur Carrière au terme d’un échange long et intense conclu par le smash gagnant de son fils, Alain.
Opération ressentie comme nécessaire et préparée dès les premiers temps qui ont suivi l’achat du domaine : sur le chemin d’accès, à droite du portail de l’entrée, ma mère fait ériger une haute stèle sur laquelle est gravée : La Cardonille.
La rencontre de Montsouris s’étant achevée, sur le chemin de la gare de Lyon, en traversant le Jardin des plantes, il jette dans un grand container la quasi totalité du lourd paquet renfermant l’affiche sur papier glacé qu’il a diffusée dans l’assemblée et dont il avait prévu un tirage bien trop important.
« Mistral noir intense ce mardi. Un temps anti-méphitique ! » a-t-il écrit à un ami.
Pris sous le micocoulier de la place Notre Dame des Tables, notre repas se termine. Je m’avance à l’intérieur du restaurant pour régler l’addition. Arrivé devant la caisse, Dominique Raynaud me rejoint et, sortant lui aussi sa carte bancaire, il me dit avoir repéré une anomalie sur la mienne. Surpris, je la lui tends. Il me la confisque pendant qu’il paye.
« Abracadabra, que la magie fait ça !» profère Blanche en pointant sa baguette sur une pomme qu’elle fait disparaître dans sa serviette.
Les deux voitures s’étant croisées au ralenti sur la route du canal de Capette, Monsieur Dours préparateur à la pharmacie Serre, prend à peine le temps de stopper sa voiture et se précipite saluer ma mère et Tantine. « Votre auto roule encore, Monsieur Dours » l’averti ma mère. A la course il arrête le véhicule à l’extrême limite de sa chute dans le canal.
Pour tenter de traiter une forte poussée d’eczéma qui affecte de nombreuses parties de mon corps, mon père prélève une dose de mon sang et le réinjecte dans ma fesse.
« Après s’être servi de l’eau chaude, il est utile de faire un peu couler le robinet d’eau froide pour ne pas abîmer les joints. Il n’est pas rare que je le fasse : laver ses draps pendant qu’on prend son bain permet des économies d’eau non négligeables », lui recommande son propriétaire Marcel Rucheton.
Davantage que les propos échangés lors de mon entretien de recrutement dans l’appartement parisien de Guy Palmade, ce furent les fréquents silences qui le traversèrent qui me revinrent en mémoire, lorsque, quelques temps après, je vis, dans une réunion à Nancy, que ce psychosociologue du travail était lui aussi chercheur à l’Institut national pour la formation des adultes.
« J’ai habité ici quelques années. Dans cette petite remise j’avais des poules et des lapins. Une belle époque pour moi. J’avais mis enceintes les deux femmes avec qui je vivais », me confie Lago alors que nous prenons l’apéritif sur la terrasse de La Cardonille.
Joignant le geste à la parole, Armengaud, notre professeur de Lettres en cinquième, attrape son écharpe de laine et l’entourant autour de sa taille s’exclame : « Pour se protéger des maux de reins, les laboureurs portaient la taillole, comme ceci. Il m’arrive de la porter aussi ».
Grâce à ce premier bain, pris, tout début juillet, dans le golfe de Roccapina, ses fosses nasales encombrées par l’hiver grenoblois, furent dégagées dans l’instant.
Davantage que les propos échangés lors de mon entretien de recrutement dans l’appartement parisien de Guy Palmade, ce furent les fréquents silences qui le traversèrent qui me revinrent en mémoire, lorsque, quelque temps après, dans une réunion à Nancy, je compris que ce psychosociologue du travail était lui aussi chercheur à l’Institut national pour la formation des adultes.
« J’ai habité ici quelques années. Dans cette petite remise j’avais des poules et des lapins. Une belle époque pour moi. J’avais mis enceintes les deux femmes avec qui je vivais », me confie Lago alors que nous prenons l’apéritif sur la terrasse de La Cardonille.
« Vous nous trouvez vieux ? » nous demande notre mère, en entrant, rayonnante, dans la salle à manger.
Joignant le geste à la parole, Armengaud, notre professeur de Lettres en cinquième, attrape son écharpe de laine et l’entourant autour de sa taille s’exclame : « Pour se protéger des maux de reins, les laboureurs portaient la taillole, comme ceci. Il m’arrive de la porter aussi ».
Grâce à ce premier bain, pris, tout début juillet, dans le golfe de Roccapina, ses fosses nasales encombrées par l’hiver grenoblois, furent dégagées dans l’instant.
Après ses cours d’alphabétisation auprès de travailleurs immigrés, donnés dans une salle peu lumineuse derrière la Porte d’Aix, il lui arrivait de rejoindre le petit appartement loué par la Cimade sur le boulevard des Dames. Ce soir-là, Frère Axel lui raconta comment l’apparition de son ange l’avertissant qu’un grave danger le menaçait, le sauva d’un accident de la route.
Au cours d’un séjour professionnel à Paris, il met à profit la journée de dimanche pour observer l’avancement du chantier de la Bibliothèque nationale de France. Malgré les barrières interdisant l’accès au site, il parvient à trouver un passage. Avançant vers celle des quatre tours dont la construction est la plus avancée, il se trouve soudain, saisi par un certain effroi, au bord d’un vaste vide qui plonge vers le bas et s’élève au-dessus de lui. Il a du mal à y voir le silo qui abritera des millions de livres.
Ce dimanche de Pâques, en revenant des halles Castellane, je vois deux véhicules du SAMU arrêtés devant l’église Thérèse alors que des fidèles sortent, en nombre, de la messe. Dès arrivé chez nous, je lance à Nicole : « Jésus a fait un malaise. »
Jacques Ardoino, le directeur de l’ANDSHA, le reçoit dans son bureau parisien. Pour un premier entretien, l’attente lui semble longue. Le dialogue commencé depuis peu est soudain interrompu, son hôte lui demandant de retourner dans la salle d’attente. Surpris, il entend qu’une autre personne est alors introduite dans le bureau par une autre porte donnant sur une seconde salle d’attente. Appelé à nouveau par Jacques Ardoino, il comprend que celui-ci conduit délibérément ce manège, qui va se répéter au moins trois fois.
« Ah ! Que du beau linge » commente Alain Égéa lorsque, au téléphone, je lui donne les noms des individus qui seront présents à la réunion fondatrice de la revue Temps critiques.
A Maxeville, les beaux-parents de Serge Bord, qui nous ont invité à dîner, savourent leur cigarette de la fin du repas en aspirant dans la bouche de l’un la fumée avalée par l’autre.
Rodolphe Gagnon, enseignant d’histoire de l’éducation au CEGEP de Chicoutimi a mis à profit son année sabbatique à Grenoble pour achever sa recherche. Directeur de sa thèse, je lui demande d’exposer au jury la raison principale du choix de son sujet. « Pour le fun » répond-il, enjoué.
« Monsieur Guigou, Monsieur Guigou, venez, passez à ma caisse » me hèle cette étudiante. Employée temporaire du supermarché que parfois je fréquente, elle me demande l’autorisation de repousser de deux jours le délai de remise de son dossier d’étude.
« Prem’s, Prem’s » me lance en souriant Colette Corp alors que j’entre dans la chambre de Nicole, à l’hôpital.
M’enquérant sur le thème de son mémoire de littérature, Martine Groulet me précise qu’elle analyse les diverses dimensions de l’amitié virile dans l’œuvre de Giono. « De l’homosexualité » rétorquent lourdement deux psychologues présents.
De la fenêtre du bus qui nous conduit de Mexico à Cuernavaca je vois le sommet du Popocatépetl ennuagé de vapeurs et de fumées.
« Etes-vous disponible, samedi prochain, pour jouer de l’orgue au mariage que je vais célébrer ? Ce jeune couple souhaite vous entendre interpréter la Marche nuptiale de Mendelssohn », demande le pasteur à ma mère.
Dans un grand amphithéâtre de l’université des sciences, les candidats au concours de professeur des écoles ont composé pendant quatre heures. Après la remise des copies, avec d’autres surveillants, il les trie et les classe. « Attention, il y a deux Nathalie Mazel, il faut retenir le second prénom », lui précise, coopérative, sa collègue à sa droite.
Dans la vaste cave viticole de son grand-père Charles, les foudres étaient disposés en rang serrés. Pour aligner celui du fond, il avait fallu creuser une profonde excavation dans le mur dont seule l’épaisseur avait permis d’opérer une telle entaille.
L’année de ses quatorze ans, il effectua un séjour linguistique au Royaume Uni. Le père de sa correspondante, directeur de rédaction au quotidien The Observer, rentrait tard le soir dans sa demeure londonienne à Kensington.
Lors de ce vol, en Caravelle, d’Annaba à Marseille, pas une seule minute son angoisse de chute ne céda son emprise.
« Comment va Rirette, ta mère ? — Elle est vieille comme un banc », me répond Jacques Deleuze rencontré dans les halles Castellane.
Son premier costume, gris clair, plusieurs fois essayé chez le tailleur-couturier Dewachter à Nîmes, fut celui de sa première communion. Le jour de la cérémonie, ses gants de peau et son cantique tenus de la main droite, il était comme pétrifié par cet habit-carapace.
Dans le petit appartement de la rue Vézian qu’il partage avec Jean Allouch, Charles Henri Delatour prend le livre du jésuite Jean-Yves Calvez sur la pensée de Marx et déclare en se dirigeant vers les toilettes que c’est là le meilleur endroit pour le lire longuement.
Sarah et Collin Scattergood à qui nous louons un cottage sur le quai de Wivenhoe possèdent une maison dans le centre de Mèze. C’est dans leur résidence méridionale qu’ils nous ont d’abord reçu, lorsque, venant de Montpellier, nous nous leur avons versé les arrhes de notre location.
Devant rejoindre à Paris le groupe des collégiens qui vont passer un séjour linguistique au Royaume Uni, ma mère m’accompagne jusqu’à la capitale. Voyageant en première classe dans le nouveau train ultra rapide Le Mistral, je prends une photographie de ma mère regardant le paysage.
Un des montants métalliques supportant la tonnelle de la terrasse de La Cardonille s’étant affaissé sous le poids du rosier grimpant, je le répare provisoirement en ligaturant la fracture avec un morceau de manche à balai en guise d’atèle. « Voilà un rafistolage à la Dubout », me lance, moqueur, Antoine Savoye en visite ce jour-là.
À la fin de cet après-midi du premier rassemblement du Larzac, je me trouve à proximité d’un groupe qui poursuit une berline Citröen, invectivant le passager et martelant sa carrosserie. Percevant qu’il s’agit de François Mitterrand, je m’associe à leur intervention. La voiture accélérant, nous cherchons à l’atteindre avec des cailloux.
C’est le bain de midi sur la plage de Six-Fours. La surveillance des enfants s’étant un instant relâchée, je lève soudain les yeux vers la mer et je vois Anne, assez éloignée du rivage, le haut du corps et la tête à demi-immergés dans les vagues et agitant les bras. D’un bond je la rejoins et je porte hors de l’eau ma fille, sonnée par un début de noyade.
« Tiens, aujourd’hui, la pâle lueur que j’aperçois d’habitude est un peu plus intense », me confie mon père en entrant dans la salle à manger. « Tant mieux, ton glaucome t’accorde un petit répit », lui dis-je ».
Invités par J.J.Scheffcknecht et sa femme à un buffet en soirée, nos hôtes nous font écouter un disque récent qu’ils apprécient beaucoup : le premier album de Jimmy Hendrix rapporté récemment de Londres : Are you experienced.
Installé pendant son absence dans le fauteuil club du bureau de son père, il lit tous les romans d’anticipation des éditions Fleuve noir disponibles dans la bibliothèque.
À moto, le second des frères Daumas, vient me chercher. Assis sur l’étroit siège arrière, je subis les vibrations du deux-roues conduit à vive allure. Nous rejoignons les autres Routiers qui ramassent des sarments dans les vignes de Marsillargues.
Avec René Lourau, je rentre vers Paris après un jury de soutenance de thèse. Sur le quai de la station de métro Saint-Denis-Université, me parlant de son fils, saxophoniste, il me confie : « Julien vient de signer avec une grande Major ; mais il ne faut pas le dire ».
Relevant son courrier, il découvre un livre : Celui qui ne m’accompagnait pas, de Maurice Blanchot. Sur la page du faux-titre, il lit une dédicace de Renée Liénard : « Pour écrire, je dois séparer l’homme du professeur ».
Pierre Campagne, qui, comme moi, va soutenir sa thèse de sociologie rurale, me raconte qu’il a rencontré Henri Desroche il y a peu de temps et que celui-ci lui a donné un conseil avisé : « Devenir conseiller général à quarante cinq ans ? Non, mieux vaut la recherche en sociologie ».
Pendant sa convalescence, Claire Saint-Martin loge chez Madame Suzanne Babut dans l’ancienne pension du chemin de Nazareth. Dans la chambre qui donne sur le parc, elle a installé son électrophone. Ce jour-là, dès mon arrivée, elle me fait écouter sa musique favorite : Le Boléro de Ravel.
Hébergé dans leur appartement de la rue de l’École polytechnique par Olivier Corpet et Catherine Lapoujade, ils lui relatent les conditions extravagantes dans lesquelles Robert Lapoujade a réalisé le portrait de Sartre.
Avec des gestes précis qui traduisent son admiration, Jeanne Fauché, décrit la manière dont Madame Abric pèle une pomme de terre en faisant une seule épluchure en forme de spirale.
Tantine me raconte qu’à la mi-mai, son père l’amenait avec lui dans les vignes de Pierrefeu. Ils marchaient dans les rangées pour observer les pousses de raisin qui auguraient la récolte future. De temps en temps, ils s’arrêtaient pour humer le parfum des fleurs de vignes.
Blanche, malade, explique ses malaises au médecin venu à son chevet : « J’ai grumé » lui dit-elle. « Elle a vomi », traduit sa mère. Et le médecin de s’exclamer : « Ah, vous êtes bilingue ! »
Il se rend à la Résidence universitaire d’Antony voir des amis qui logent dans les studios réservés aux jeunes couples. Celui qu’occupent Mireille Banastier et Jean Allouch se trouve à l’extrémité du plus grand bâtiment. Avant de les quitter, ce dernier lui donne l’adresse d’une librairie proche de La Sorbonne où il pourra trouver le polycopié du cours de Paul Ricœur sur l’herméneutique.
Le culte dominical est sur le point de s’achever. La bourse de cuir attachée à un long manche de bois circule parmi les bancs des fidèles. Parvenu au premier rang, le bruit des pièces ne scande pas le geste de l’obole. Mon père y a glissé un billet.
« L’ami Guigou va nous aider à avancer dans la construction de notre projet » annonce cet élu toulonnais aux salariés communaux, en stage, à qui je viens de présenter une critique de l’approche systémique de la formation ; critique dans laquelle il perçoit un atout pour renforcer son opposition à la politique définie par la direction parisienne du Centre national de formation des personnels communaux.
« Émile, Émile, je n’ai plus d’élixir parégorique et j’en ai bien besoin pour calmer ma diarrhée. Passe à la pharmacie dès ce matin », crie ma mère à mon père du haut d’une des arches de la galerie du premier étage.
« Quel politicien tu aurais fait ! » me lance, au téléphone, Jacques Wajnsztejn alors que de fortes tensions se manifestent dans la préparation du numéro onze de la revue Temps critiques.
Tôt le matin, Lago commence à faucher le pré devant La Cardonille. Il affût méticuleusement sa faux. « Oh putain ! » s’exclame-t-il chaque fois que la lame de son outil heurte une pierre.
« Dans votre cours de la semaine dernière sur les rapports entre formation et emploi, vous avez utilisé le terme « usiniste » qui n’est pas dans le dictionnaire. J’en comprends le sens à cause du contexte, mais dites-nous comment vous faites pour inventer de tels mots », lui demande un étudiant de maîtrise assidu.
« J’ai un livre sur le procès de Riom qui avait été transporté dans la bibliothèque de La Cardonnille. Maintenant que tu as reclassé tous ces livres ici, peux-tu me le retrouver ? Tu m’en lirais quelques chapitres » ; me demande mon père lors d’une conversation sur la période de Vichy.
S’étant quelque peu dissimulé, pour uriner, derrière des tamaris dans l’angle du parking du supermarché, il s’aperçoit, qu’outre des feuilles, il arrose aussi un billet de cinquante euros. L’ayant nettoyé et contrôlé, il se rend à l’évidence : ce n’est pas un faux.
« Quand le père y est… la mère est contente » lui lance à brûle-pourpoint le garçon de la brasserie Le Jogging à qui il vient de commander un quart Perrier.
« Madame Monteil est suisse. Élancée comme elle est, ses tenues, toujours soignées, mettent en valeur son élégance » commente ma mère après avoir raccompagné à leur voiture le maire de Vergèze et son épouse.
« You are a family of artists » observe Nicole après que Monsieur Scattergood a évoqué devant elle quelques uns de ses parcours de vie ainsi que ceux de ses enfants. « Unfortunately » répond-il après un court instant d’hésitation.
Dans le péristyle du temple, à la sortie du service funèbre de ma mère, alors que je reçois les condoléances des participants, le docteur Delon, de l’OMS, s’approche de moi et me confie : « Vous ressemblez beaucoup à votre mère lorsqu’elle avait votre âge ».
« La communauté humaine ne m’intéresse pas » déclare Yves Bonnardel en montrant le titre du livre collectif que je viens de publier dans la collection Temps critiques.
Rencontré dans une allée de la Comédie du livre, après notre accolade, Jean-Frédéric Brun me raconte : « Nous avons une villa de famille à Carnon, située en front de mer. Certains matins, l’été dernier, seul face à la mer, j’ai lu ton livre La mer, presque, avec jubilation et enchantement ».
Prenant connaissance de son excellente note, il apprend, indirectement, que le professeur Jean Servier a tout particulièrement apprécié sa description ethnologique du culte dominical protestant dans un temple cévenol.
Lors d’un de ses derniers séjours à La Cardonille, déshydratée et hypotendue, ma mère fait un malaise et perd connaissance. Je l’accompagne dans le taxi qui la conduit à l’hôpital de Nîmes. Afin de lui permettre de mieux respirer, je découpe au ciseau le corset qui lui enserre le bassin.
C’est bien après son arrivée à Paris, alors que les manœuvres de dissociation de son train sont en cours, que Fofana Ba Sayon est réveillé par les chocs qui secouent la voiture dans laquelle s’est profondément endormi. Affolé, il saute précipitamment sur la voie, oubliant les barres avec crémaillères que nous avions choisies ensemble et avec lesquelles, à Bamako, il désirait se construire une nouvelle bibliothèque.
« Les lumières oranges ! Les lumières oranges !» chantent Anne et Muriel en s’agitant sur le siège arrière de la Fiat 124. Au retour des courses, la nuit étant tombée pendant notre passage dans ce supermarché grenoblois, nous empruntons une voie rapide éclairée d’une pesante lueur orangée.
A la fin de son cours de maîtrise, il a un assez long a parte avec un de ses étudiants dont il a appris depuis peu qu’il est toréro sous le nom d’arène de Morenito de Nîmes.
Achetée au café de Paris qui voulait s’en débarrasser, la lourde table de ping-pong en bois est fendue en son milieu. Cette rainure mal placée ne nous empêchent pas de rivaliser d’adresse pongiste, Marc Mège et moi.
Les deux dindons, échappés de leur enclos, me poursuivent et cherchent à me mordre les mollets. Je cours vers le portail métallique du jardin et m’agrippe aux barreaux supérieurs pour échapper à leur voracité.
« Ah, monsieur Guigou, vous voilà ! Connaissez-vous Marie-José Guigou, une historienne ? Selon elle, vous auriez des ancêtres Vaudois », me demande Georges Chevassus que je rencontre à la porte de notre résidence commune. « Oui, je suis en contact avec elle. Elle a même de la parentèle qui habitait Vauvert », lui dis-je.
Blanche touche le bras de Tantine et lui demande : « Pourquoi tu portes un bas sur ton bras ? — Mais non, lui répond-elle, c’est ma peau qui est ramollie et flétrie, ma chérie ».
Venant de Collioure, je rapporte à Pollestres des anchois au sel. À notre insu, Mamie les emportent à la cuisine et, à l’apéritif, nous sert de délicieux feuilletés aux anchois.
Au CITAM, craie en main, devant le tableau noir, Jean-Joseph Scheffknecht interrompt son exposé, gêné par les pans de son blazer croisé déjà plusieurs fois blanchis. « Les gars, s’exclame-t-il, n’achetez jamais une pareille tenue pour venir en Algérie ».
Au Grau-du roi, il entre dans la crémerie proche de la place du marché et demande de la brandade. « Ah ! Ah ! Ah ! De la branlade, s’esclaffent deux hommes attablés-là et partageant des propos de bistrot.
Il attend d’être servi en huile de lin dans l’étroit magasin de la droguerie Chou. Les odeurs âcres qui se dégagent des étagères l’entêtent.
« À la mer, quand on entre dans l’eau, il faut d’abord se mouiller l’anus » dit Blanche — « La nuque ! », lui répond sa mère en riant.
Les jeudis après-midi, à pieds, il traversait une large partie de Nîmes pour rejoindre son club de judo rue Pierre Sémard. C’est la lutte pour la prise du kimono de l’adversaire qui lui était le plus désengageant.
Pour la dernière soirée de la fête votive, la troupe El Gallo entre dans le Jeu de ballon. Les cuivres et les percussions qui redoublent d’ampleurs saisissent d’allégresse les théâtres surchargés. Précédant les musiciens, en tenue éclatante, le Monsieur Loyal de la troupe saute et danse. Je ne le quitte pas des yeux.
Muni d’une simple lime à couper les ampoules des médicaments, mon père racle et ponce le devant de la chaire en chêne massif qui se trouve dans la salle de paroisse du Grand temple de Vauvert.
Chargé des livres et des brochures qu’il venait d’acheter à la librairie La joie de lire, il rejoignait sa chambre à l’hôtel d’Albe, tout proche, et, une grande partie de la nuit, se plongeait dans une intense lecture.
Dans les allées du cimetière, après la mise au tombeau de mon père, Jacqueline Dupont me dit qu’elle lui avait téléphoné peu de temps auparavant et qu’il l’avait dissuadée de lui rendre visite car il était en fin de vie.
« À Alba, j’ai longuement discuté avec un peintre local du Laboratoire expérimental créé par Pinot-Gallizio et des œuvres de peinture industrielle de ce dernier », me dit Georges Goyet rencontré dans une rue de Grenoble à son retour d’un voyage en Italie.
Retenu pour publication par José Millas-Martin, son second livre de poésie ne verra pas le jour à Paris, cet éditeur ayant fait faillite entre temps.
« Ah, voilà mon auteur préféré » déclare Charlette Rodriguez en venant vers moi. Participant, elle aussi, à l’université de Lyon, à une journée sur la sociologie de la formation, elle me narre les vives critiques qu’elle a rencontré en annonçant mon article sur la stagification dans le dernier numéro de la revue Éducation permanente sans mentionner mon prénom, comme on le lirait sur la couverture d’un magazine grand public.
« Pour préparer l’endormissement des enfants, faites-leur chanter des comptines, lentement et à voix basses, par exemple Coccinelle, demoiselle, bête à bon dieu », nous conseille Hugues Lehnebach lors d’un stage du Centre protestant des colonies de vacances tenu au Lazaret de Sète.
Après la vaisselle, Claudine Patris, une jeune vosgienne qui réside chez nous, verse un jet d’eau de javelle dans l’évier de la cuisine et le nettoie méticuleusement. « C’est comme ça qu’on me l’a appris » dit-elle.
« Chez nous, ce soir, ce sera souper suisse et chez vous ? » nous lance d’une voix forte Silvia Tescher depuis le seuil de son cottage, voisin du notre dans le parc de Brabois.
« Le jour de ta première rentrée à l’école, ton père t’a tiré par la main tout le long du Grand Chemin ; tu résistais et tu pleurais…tu pleurais », me raconte ma tante bien des années plus tard.
Descendu dans les salles en sous-sol du siège des éditions Anthropos, rue Lacépède, il se faufile entre les piles de livres stockés ou invendus. Certains titres de Pierre Naville, empilés assez haut, ont tendance à s’incliner, les volumes de base ayant pris l’humidité.
« Lorsque j’étais enseignant de Lettres à l’École alsacienne, un éditeur m’a demandé de rédiger un dictionnaire élémentaire de la langue française destiné aux publics scolaires. D’abord embarrassé, je m’en suis assez aisément sorti en combinant les définitions de plusieurs dictionnaires », lui raconte Jacques Champion avec qui il partage un bureau à l’université des sciences sociales de Grenoble.
Arrachant plusieurs souches de vigne du tas de bois volumineux qui se trouve sous le hangar du presbytère de Vauvert, il allume un feu dans l’une des chambres de la vaste demeure.
« Lorsque Henri Lefebvre vient à Venise, il ne manque pas de venir admirer cette fresque de Véronèse célébrant les vertus de la dialectique » me dit Antoine Savoye en me montrant le plafond d’une salle du Palais des Doges que nous visitons.
« Ferme la porte — demande mon père à ma mère — Un courant d’air est plus mortel qu’un coup de revolver, car lui, il ne vous rate jamais ».
Rue Roussel Doria, à Marseille, il croise Jean-Louis Faugier, avec qui, pendant leurs études de sociologie, il avait réalisé une monographie sur la vallée du Jaur. Apercevant rapidement que, vingt sept ans plus tard, son ancien condisciple ne le reconnaît pas, il ne lui adresse pas la parole.
La nuit étant tombée, sur l’étroite terrasse qui, au Grau-du-roi, surplombe la maison des frères Gobinet, la surprise-partie vient de commencer. S’approchant de l’électrophone Teppaz, il essaye de déchiffrer les paroles de la chanson à succès des Platters qui fait fureur cet été-là, Only You.
Devenu cadre salarié du CUCES, à Nancy, il est invité à déjeuner chez Michel Deshons le directeur de cet organisme de formation . Celui-ci lui raconte qu’il est originaire de Montpellier, ville dans laquelle il continue à faire des séjours. Apprenant qu’il est de Vauvert, son hôte, avec humour et dans sorte une connivence d’exilés, lui recommande le haut lieu de plaisirs nocturnes en Petite Camargue qu’il à découvert lors de ses récentes vacances, La Churascaïa.
Chauvereau nous raconte ses années de technicien dans la marine marchande. A l’escale de Marseille, avec d’autres marins, ils fréquentent les bals des villages de la côte. Sa surprise se double d’un fort amusement lorsque la jeune fille qu’il invite pour une danse lui répond : « Je suis retinte ».
Ils sont partis, de Nancy, très tôt ce matin-là avec la citröen Ami 6 de Jean-Marie Charriaux vers le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais afin d’y poursuivre leur recherche sur les conversions professionnelles. Après plusieurs heures de route, ils rencontrent une assez forte pluie. La visibilité est déjà très réduite lorsque son collègue met enfin en marche les essuie-glaces.
« À Gelos, la maison de mes parents : un carton à chaussure !» ironise René Lourau alors que je lui parle de ma fille qui, depuis peu, habitedans cette commune proche de Pau.
Au cinéma Colisée d’Annaba, les actualités présentent un reportage sur les leaders palestiniens. Lorsque c’est le tour d’Arafat, Ali Megherbi, assis à mon côté, me glisse : « Celui-là, il ira loin ».
Gérard Huin et Pierre Mora lui remettent leur mémoire portant sur la stase émotionnelle chez Wilhem Reich. Au centre de la première page, ils ont collé un mouchoir en papier suivi de la sentence : qui se sent morveux, qu’il se mouche.
Tôt dans la matinée, Christian de Montlibert entre dans mon bureau situé dans des « préfa » construits dans les anciens garages à vélo de l’école des Mines de Nancy. Sans véritablement attendre ma réponse, il me propose de répéter devant moi l’exposé oral de la thèse de doctorat qu’il va soutenir à la Sorbonne quelques jours plus tard.
Sur le mur de la maison Moulin qui donne dans la rue de la Condamine, il lit une inscription grossièrement gravée sur le crépi défraîchi : Magali Saint-Martin veut Jacques Guigou.
« Là où la Fiat 124 est passée, la 2CV passera » dit Pierre Beuf à son ami au volant de la Citroën qui, de nuit, cherche à suivre ma berline alors que nous attaquons à vive allure les premiers lacets de la route qui descend du col du Minier au Vigan.
Après les examens de fin d’année, un étudiant me fait part d’une conversation qu’il a récemment partagé avec quelques camarades : « Dans les cours de Guigou, parfois, on se croirait dans un spectacle de Raymond Devos ».
Incorporé au 4e Régiment d’Infanterie de Marine (4eRIMA) à Toulon, il y passe une heure seulement, le temps d’aller chercher ses billets de train et de bateau pour ensuite rejoindre, à Alger, le Ministère de l’Industrie auprès duquel il va effectuer son « Service national actif » comme coopérant.
« Le professeur Milhau a bien apprécié ma monographie sur Saint-Chinian. Poursuivez dans cette voie avec votre étude sur Olargues », me conseille Marie-Hélène Janbon-Dayan alors que, sortant ensemble de l’université, nous empruntons la rue Cardinal de Cabrières.
« La formation des salariés doit être développée à l’université. Nous comptons sur vos compétences pour y contribuer. Mais n’oubliez pas que vous entrez dans l’institution universitaire dont les règles ne sont pas celles d’une entreprise », le met en garde Jean-Louis Quermonne, président de l’université des sciences sociales de Grenoble, au cours de l’entretien qui précède son recrutement.
Son aide-ménagère venant de partir, Tantine me fait part des choses qu’elle n’apprécie pas chez elle : « Lorsqu’elle fait la cuisine, elle ne se sèche jamais les mains ».
« Le psoas ! Le psoas ! Là est votre salut ! Il nous faut gérer votre psoas » déclare, magistral, l’ostéopathe Jean-Marc Mousset en étirant ma jambe gauche avec de subtiles torsions.
Reçu par Jean Pouillon, rue de Condé, à la rédaction des Temps Modernes, il contemple la collection complète de la revue alignée sur des étagères surchargées. L’entretien est bref : son article a été retenu.
A 6h30 du matin, sur le parking des tours de la Cité Oued Kouba, je rejoins André Budynek déjà assis dans sa Fiat 1500. Ayant pris Jean Colle un peu, nous partons pour le CITAM. Nous croisons les coopérants soviétiques qui, en groupes compacts et disciplinés, montent dans les deux autobus qui les transportent au chantier de l’usine sidérurgique d’El Hadjar.
« Formidables, les sécateurs électroniques ! Jean-Marc et moi, nous taillons l’ensemble des vignes en quatre fois moins de temps et de fatigue qu’auparavant. Avec Jannie, nous les avons rangés dans l’armoire ancienne à côté des piles de draps. L’année prochaine, ils seront prêts à l’emploi », s’enthousiasme mon cousin Jean-Pierre.
Ayant emprunté la 2CV Citroën de son père alors qu’il n’avait pas le permis de conduire, c’est à travers les vignes et les chemins vicinaux qu’il se rendit à Marsillargues pour une réunion des Routiers.
Installée à Grenoble depuis peu de mois, Geneviève exerce son métier d’infirmière à la Maison médicale de la Villeneuve de Grenoble. Praticienne confirmée du jeu de tennis, elle m’offre une belle raquette pour m’encourager à poursuivre mes débuts dans ce sport au tennis-club de l’université.
Des affaissements de terrain à l’arrière de la maison de La Cardonille ont fragilisé la charpente de la terrasse attenante. À l’aide de traverses de chemin de fer trouvées dans un terrain annexe à la gare de Saint-Hippolyte-du-Fort, je bâtis un étayage qui, prenant appui sur le sol, soutient la poutre maîtresse du toit.
Faisant un pas rapide de côté, d’un geste vif, une femme jette sa cigarette sans voir que j’arrivais à sa hauteur. Je reçois le mégot sur ma veste. Surprise, elle se confond en excuses. Sur le champ je lui lance un « Mais, vous m’allumez, Madame ! » qu’elle va répéter — mi contrite, mi- souriante — à ses amies rassemblées autour d’une table de bistrot.
Au cours de son année de philosophie, il se rend à la conférence que Gabriel Marcel donne à la Galerie Jules Salles. Les références à la foi chrétienne de l’auteur d’Homo Viator le plonge dans une étrange ambivalence.
Faisant un pas rapide de côté, d’un geste vif, une femme jette sa cigarette sans voir que j’arrivais à sa hauteur. Je reçois le mégot sur ma veste. Surprise, elle se confond en excuses. Sur le champ je lui lance un « Mais, vous m’allumez, Madame ! » qu’elle va répéter — mi contrite, mi- souriante — à ses amies rassemblées autour d’une table de bistrot.
« Votre thèse m’intéresse beaucoup, d’autant que je suis sur le point d’entreprendre une étude sur les jeunes ruraux transplantés dans les villes et les entreprises industrielles. Est-il possible d’avoir un second exemplaire de votre thèse contre paiement ? » lui écrit Nicole de Maupéou-Abboud au début d’une longue lettre l’invitant à présenter ses recherches au Groupe des sciences sociales de la jeunesse.
Au cours d’une pause prise pendant le séminaire de dynamique de groupe auquel je participe, cet automne-là, dans l’abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson, j’écoute, amusé, le dialogue qui suit : « Vous me prêtez votre 2CV et je vous en remercie ; mais, dites-moi, cette voiture a-t-elle quelque idiosyncrasie ? » demande Jean Maisonneuve à François Viallet interloqué par un langage qui ne lui est pas familier.
Un dimanche d’avril nous sommes invités par nos cousins Griffe à passer la journée dans leur nouvelle maison de l’avenue d’Assas à Montpellier. Dans l’après-midi, Pierrot m’amène sur la place en dessous du Peyrou où se déroulent des rencontres du jeu de balle au tambourin. Les coups secs et sonores emplissent l’atmosphère bien avant notre arrivée sur les lieux.
Muni d’un bâton de colle et de ciseaux, Alain Meignant commence à découper et à coller certaines phrases des entretiens recueillis auprès de mineurs lorrains lors de notre enquête sur les conversions industrielles. « Je commence l’analyse de contenu », m’annonce-t-il.
De chez lui, au Mali, Fofana a emporté dans ses valises une peau de léopard. « Cela payera une partie de mon séjour » me dit-il à son arrivée. Après plusieurs jours de vaines recherches auprès des fourreurs de Grenoble, nous trouvons un spécialiste de l’import-export qui achète la peau à un prix bien inférieur aux espoirs de mon ami.
De Loiras, nous partons à plusieurs voitures à la rencontre d'un élevage de chevaux Camargue au Domaine des Clauzals sur le plateau du Larzac. En semi liberté sur les grands espaces du Causse, les chevaux sont difficiles à approcher. Muriel parvient à caresser l’encolure de l’un d’eux, lequel, soudain, déchire et dévore mon anorak blanc que j’ai prêté à ma fille pour la marche.
Sur la poutre faîtière de la chambre d’hôtel mansardée qu’il occupe rue Monsieur le Prince, il grave : « Son, signe et sens, ce ménage à trois du coucher par écrit ».
« Oh, mais vous, vous aimez que les choses pas bonnes qui sont bonnes pour la santé », lance Blanche à ses parents qui viennent de lui servir un plat de poireaux vinaigrette.
À la rencontre de Montsouris, Rémi Hess lance brusquement son trousseau de clefs à Lucette Colin et quitte précipitamment la salle de réunion en maugréant contre un groupe de participants opposés à ses propositions d’organisation de la suite des débats. « Il doit déjà être en train de rédiger cet épisode dans son journal » glisse Alain Coulon quelques instants plus tard. « Certainement pas, réplique Lucette Colin. Il est très affecté par ce qui s’est passé ».
Avec une vingtaine d’anciens catéchumènes, il participe à un voyage en Espagne, organisé par le pasteur Olivès, en vue de creuser un puits dans un village près de Malaga. Compte tenu des résistances adolescentes à tout travail dans les plus chaudes journées de l’été andalous conjuguées aux déficiences de l’organisation locale, il ne fut pas étonné de voir que, finalement, pas un seul coup de pelle ne fut donné.
« Il est sérieux mais pas raisonnable », répond Nicole à sa mère alors que celle-ci estime que passer une nuit entière sur un banc devant le canal du Grau du Roi, comme je viens de le faire, n’est pas une conduite digne de raison.
Ma 4L Renault ne démarrant pas ce matin-là, Anni et Jean-Marie Borzeix qui habitent dans une tour voisine de la notre à la Cité Oued Kouba, me conduisent sur le chantier de l’usine d’El Hadjar. La conversation s’anime lorsque je formule des critiques sur la politique de formation professionnelle conduite par la nouvelle direction du personnel.
Dans la descente de la Sierra Madre vers Zihuantanejo le lourd bus Greyhound négocie à vive allure les virages en épingles à cheveux de la route qui conduit au bord du Pacifique. Le chauffeur qui discute bruyamment avec une passagère ne me semble pas dans un état normal. Inquiet, je ne le quitte pas des yeux.
Le professeur Millet n’avait pas réussi à faire recruter son étudiant sur un poste de maître-assistant créé pour la formation continue. Deux ans plus tard, toujours furieux de m’y avoir vu nommé, il donne l’ordre aux secrétaires de ne pas distribuer mon courrier dans la boite à lettres qui vient de m’être été attribuée à l’UFR de psychologie et des sciences de l’éducation.
« Hier, Brohm a encore fait une de ces saillies critiques que tu lui connais. Les cervelles ont giclé sur les murs », me dit Patrick Tacussel en savourant la métaphore.
« Mon petit Jacquot montez au premier et ramenez-nous une bouteille de Blanc des Coteaux d’Ajaccio. Ce sera un plaisir de la déguster ensemble », me dit Rosette Versini dans sa demeure de Piana où Nicole et moi lui rendons visite.
Avancé en âge, son pas aidé d’une canne, mon père fait des allers-retours dans le long couloir de sa maison de Vauvert. S’arrêtant à la hauteur de la porte du salon, il me fait partager les bienfaits de son exercice : « Le matin, c’est un bon dégourdissement ».
« Hier soir, nous étions à la Maison de culture où Gallotta présentait sa dernière chorégraphie », nous confie ce chercheur, avec un accent québécois soutenu, alors que nous entrons dans un restaurant proche du campus, à Saint-Martin d’Hères. « Maison de culture, quelle belle expression ; c’est ainsi qu’il faut rebaptiser notre Maison de la culture », me glisse Henri Claustre en s’asseyant près de moi.
« Mon frère va prochainement soutenir sa thèse d’urbanisme à l’École d’architecture. Bien que sa recherche ne soit pas proche de votre discipline universitaire, accepteriez-vous de participer au jury ? » lui demande Najat Bennani.
Venu à Montpellier, Jacques Camatte a passé la soirée et la nuit chez nous. Au petit déjeuner, pris tôt le matin, après que je lui ai donné la recette de la crème Budwig que nous savourons, quelques propos théoriques sont échangés. J’avance : « Il n’y a rien, chez Marx, sur la genèse de la valeur. — Non, me répond-il, c’est pourtant une analyse nécessaire ».
Lors de ses recherches bibliographiques, il aimait ouvrir ces tiroirs remplis de fiches, certaines manuscrites dont l’encre s’éclaircissait, d’autres dactylographiées. Il lui arrivait même d’ouvrir le tiroir GUIC-GUIO et de tomber sur la thèse de Gabriel-Just Guigou intitulée : « Des obligations naturelles en Droit romain et en Droit français », soutenue à Marseille en 1893.
Maya Beaude suit irrégulièrement le cours d’ethnologie que je fréquente assidûment. Ce jour-là, une discussion politique s’étant engagée entre nous, elle me propose de la poursuivre au dîner qu’elle doit prend avec son père dans leur villa de Castelnau-le-Lez. « Je suis venue en Vespa, monte derrière » m’enjoint-elle.
« Vous m’expliquerez votre projet, je ne suis pas familier avec de telles formalisations » lui glisse Paul Leroy, après avoir déclaré, d’une voix ferme, à la Commission-formation de l’université de Grenoble II qu’il votait pour le « projet Guigou ».
« Lorsqu’on s’hydrate le visage, il ne faut pas oublier de passer la crème jusqu’au bas du cou », me dit Claire en joignant le geste à la parole.
Alain Bombard tient ce soir-là une conférence. L’hérétique, son canot pneumatique, est exposé sur l’estrade de la salle des fêtes du lycée de garçons à Nîmes. D’une plume rapide, il me dédicace son livre : À Jacques Guigou, « Le » Naufragé volontaire.
« Il est peu probable que vous ayez un Charcot » lui annonce, après l’avoir méthodiquement examiné, ce neurologue assistant de l’hôpital Guy de Chauliac. « Mais le docteur Carlender devra vous le confirmer », ajoute-t-il.
Serrés dans deux Dauphines-Renault, les Routiers de la Vistrinque rejoignent, d’une seule traite, Lamotte-Beuvron où se déroulent les Assises de la Route. Préposé à l’allumage et à l’entretien du feu — d’un feu rétif sous la pluie et dans l’humidité des étangs — il repartira dans avoir participé à une seule des assemblées.
Mes bizarreries gestuelles et mes vocalises, attirent l’attention des deux Vauverdoises assises dans le jardin pour le thé. « Ah ! C’est Jacques, il fait le pitre » leur dit ma mère.
C’est à pieds et chargés du matériel nécessaire au camping sauvage qu’il faut atteindre les rares espaces plats à l’extrémité de la baie de Roccapina. Faisant la vaisselle au sable et à l’eau de mer, de la radio accrochée à un pin, il lui semble entendre l’annonce de la mort de Jacques Lacan.
« Cela fait bien longtemps que je ne t’ai vu, mais pour savoir que tu as été très proche de lui pendant des années, je voulais t’annoncer le décès de Serge. Il est mort vendredi matin. Ariane et moi sommes restées avec lui à l’hôpital les dernières vingt quatre heures et il s’est éteint dans nos bras », m’écrit Irène Jonas par courrier électronique.
Tous les jours, Valérie, achète les produits frais avant de venir à la maison assurer les tâches ménagères. Partie à Nîmes pour la journée avant son arrivée à la maison, ma mère lui a laissé une consigne. Inscrite en grands caractères verts sur un carton blanc posé bien en vue sur le buffet de la cuisine, je lis : « Mettre à tremper la morue ».
Deux jours par semaine, les repas de midi sont préparés en alternance avec la famille Hétier, nos voisins dans les pavillons du parc de Brabois. Ce jour-là, Marie-Françoise nous raconte les difficultés qu’elle rencontre pour parvenir à s’inscrire en thèse avec Roland Barthes.
« À Grenoble, vous êtes le second acquéreur de cette Lettera E505 à marguerite » me dit le vendeur du magasin Olivetti en me livrant ma première machine à écrire électronique. Je lui demande qui était le premier acheteur. « L’évêché », me répond-il d’un sourire amusé.
C’est l’heure du goûter pour les enfants de la colonie de vacances, dont, moniteur, il conduit la sortie. Assis sur un rocher, alors qu’il distribue pain et chocolat, un garçon lui envoie au coin de l’œil une flèche avec l’arc grossier qu’il vient de fabriquer. L’œil ne fut pas trop atteint mais la blessure sur l’orbite mis beaucoup de temps à disparaître.
Gelés depuis quelques années, les oliviers du terrain de sa mère au Roc des Poulets n’ont pas tous été déracinés. Le dimanche, maniant hache et masse, il débite les souches en gros éclats de bois qu’il range dans des cageots. Transportée le lundi à Montpellier dans sa chambre d’étudiant, cette provision lui permet de garnir le poêle de la pièce durant une semaine.
« Ah, Guigou, toujours réfractaire ! » me lançent, mi-moqueurs mi-réprobateurs, Jacques Baillé et Jean-Pierre Orliaguet qui me voient assis à mon bureau. Ils reviennent du grand amphithéâtre où s’est déroulée la cérémonie au cours de laquelle le nom de Pierre Mendès France a été attribué à l’université de Grenoble II.
« Comment va ta mère ? » me demande Jacqueline Griffe que je rencontre avenue d’Assas en compagnie de son frère Olivier et de son épouse. « Mais enfin, Jacqueline, tu déparles, elle est morte il y a plus de dix ans ! » lui dis-je surpris et quelque peu attristé.
Dominique Bedou n’a pas réalisé le contrat d’édition d’un de mes livres de poésie. Ayant déposé une requête auprès du tribunal d’instance de Gourdon, je me rends à l’audience du procès. Feuilletant mon argumentation puis comptant une à une les douze copies des lettres recommandées envoyées en vain à mon éditeur, le juge me donne raison et, avec humour, conclut : « Vous avez fait du zèle littéraire ! »
« Au train où vont les choses, le totalitarisme idéologique nous guette. Il faut nous préparer à cacher les livres de Marx », me confie, inquiète et déterminée, Françoise du Boisberranger.
« Guigou nous a concocté pour aujourd’hui un programme intellectuellement chargé. Il faut, dès le petit déjeuner, nous dégourdir le corps et l’esprit », claironne, enjoué, Étienne-Jean Lapassat en entrant dans la salle à manger du Centre Saint Hugues de Biviers où je dirige une session d’étude.
« Jeanne il y a quelques années, ma sœur ces jours-ci, c’est maintenant à mon tour », dit mon père à Jean Bernard venu lui rendre visite le lendemain de l’enterrement de Tantine.
Rita et son amie ont construit une cabane sous les arbres de la maison Tami à Signes. Elles me demandent de les aider à trouver une adresse pour leur demeure forestière. Je leur propose : « Sur le sentier de la tour à Signes ».
« Je parle sous le contrôle des docteurs », lance, sarcastique, Jean-Joseph Scheffknecht au début de son l’intervention dans le stage de formation de formateurs que j’organise et dans lequel j’ai aussi invité trois de mes doctorants.
« Bernard Smagghe a proposé ton nom à plusieurs membres influents du Conseil d’administration pour la future élection du président de Peuple et Culture-Isère», me rapporte le responsable-Formation du mouvement d’éducation populaire dans ce département.
« Bernard Smagghe a proposé ton nom à plusieurs membres influents du Conseil d’administration pour la future élection du président de Peuple et Culture-Isère», me rapporte le responsable-Formation du mouvement d’éducation populaire dans ce département.
« Il est encore plus obsessionnel que moi avec le rangement de la cuisine » dit en riant Isabelle Campanella aux convives présents qui nous observent tous les deux en train de préparer le repas.
Après que je lui ai parlé des chalutiers du Grau du roi, Renée Liénard me raconte que, jeune femme, en Bretagne, elle embarquait incognito sur un chalutier coiffée d’un bonnet enfoncé jusqu’au cou et vêtue d’une vaste salopette afin de ne pas se faire reconnaître.
Mon père mange une macreuse offerte par un client passionné de chasse. Prenant sur ses lèvres un plomb resté dans la cuisse du volatile, il le lâche dans son assiette. Assis à table à sa droite, j’entends le bruit du plomb tinter sur la porcelaine.
Au restaurant Le Jogging, le repas d’avant la soutenance de thèse s’achève. Denis Brouillet propose de m’accompagner en voiture jusque sur le campus. Un automobiliste bloque la sortie du parking. Malgré plusieurs appels de phare celui-ci reste immobile. « Je ne supporte pas l’apraxie » me dit mon collègue en serrant les dents.
« Le quota des candidatures à examiner en priorité dépassant le nombre des emplois créés, la messe était dite pour les autres candidats, dont tu faisais partie », m’écrit Michel Bataille, membre du Conseil national des universités à qui j’avais demandé de m’informer sur le sort de ma candidature à une promotion pour la fonction de professeur de première classe des universités.
D’intenses controverses prolongent tard dans la nuit la réunion du comité de la revue Temps critiques. S’abstrayant un instant des débats, il observe avant les autres qu’Anne Steiner, recroquevillée sur elle-même et la tête posée sur les bras, s’est endormie dans un coin de la pièce.
Oncle André nous rend visite. Je l’introduis dans le salon, lorsque, par l’autre porte, avec un vif élan, ma mère entre dans la vaste pièce restée jusque-là dans la pénombre et ouvre avec énergie les volets de bois de la fenêtre. « Ah tsi ! Ah tsi! Ah tsi! s’exclame oncle André reconnaissant la détermination singulière de sa sœur.
« Là ! Là ! Toujours ! Ce mur, ce mur de la maison Boissier qui nous barre la vue! » était l’imprécation préférée de sa mère lorsqu’elle commençait à évoquer son projet de construction d’une grande maison sur le versant sud de la colline du Moulin des morts où elle possédait une olivette et d’où l’on peut, à l’horizon, apercevoir la mer.
« Drôle de coïncidence ; ces jours-ci, mes trois belles sœurs sont tombées malades en même temps ; j’espère que je ne vais pas l’être moi-aussi », me dit ma mère avec une inquiétude modérée par une confiance visible dans sa bonne santé.
Après avoir fêté Noël, les membres de notre famille sont rassemblés dans le hall d’entrée de la maison nîmoise de ma sœur cadette pour se dire au revoir. « Oh, avec son chapeau, j’ai l’impression d’embrasser mon père », dit tout haut Geneviève, en m’embrassant.
À La Cardonille, les chaleurs de l’été qui s’intensifient entraînent la multiplication des mouches et des moustiques dans la cuisine. Prenant une orange, ma mère la pique de nombreux clous de girofles et la dispose sur une assiette. Ce rituel est supposé éloigner les insectes.
« Groupe, organisation, institution, ces notions que nous utilisons fréquemment dans nos réunions et nos débats, restent assez confuses et cela a des conséquences dans les activités de formation du CITAM. Nous avons un sociologue à temps plein parmi nous, Guigou, demandons-lui de nous donner quelques cours afin de nous aider à clarifier tout cela », dit Hélène Cuénat en clôturant les deux journées d’évaluation de la fin du trimestre.
« De Jacques Guigou j’ai appris l’analyse de la genèse sociale des concepts » confie Gaston Pineau au directeur de la Faculté d’Éducation permanente de Montréal à qui il me présente.
« Ah, toi aussi tu publies de la poésie ! Tu vas devenir comme tous les autres, qui, finalement, écrivent de la poésie d’abord pour draguer », lui lance Philippe Mallein au cours de ce repas grenoblois bien arrosé.
« Ici c’est le paradis des chaussettes ! » s’exclame Muriel en ouvrant la porte coulissante du placard du couloir où je range mes vêtements.
Pendant près d’une année, plusieurs fois par semaine, il va chercher, derrière la gare de Nîmes, un repas préparé par un petit restaurant ouvrier. Au retour, ce jour-là, déséquilibré par un coup de frein intempestif, le récipient à trois étages dans lequel il ramène les plats se renverse. Daube, riz et carottes râpées se répandent sur le plancher de sa 2 CV.
« J’ai froid dans mon lit. Ma pierre se trouve au bas de l’armoire de la salle de bain. Apporte-la moi ; mais d’abord, met-la au four pour la réchauffer » me demande Tantine d’une voix faible. C’était la veille de sa mort.
« Il n’y a aucune archive dans cette maison », me confie Oncle André en m’accueillant dans sa grande demeure de la rue Fernand Granon.
« Attendez ! Attendez ! Mais, elles sont crues ! Je ne m’en suis même pas aperçu ! Ne les mangez pas », nous avise Serge Jonas en posant sur la table le plat de gambas qu’il avait fait décongeler.
Nicole découvre au creux de mon épaule droite une cicatrice de forme allongée ; elle m’interroge sur son origine : « C’est le coup de couteau que j’ai reçu lors d’une bagarre dans le port de Valparaiso », lui dis-je m’efforçant de contenir un sourire.
À l’hôpital psychiatrique de Saint-Égrève Jacqueline Henry me présente un malade qu’elle suit depuis plusieurs mois, possédant un niveau de formation universitaire et dont l’état de santé s’est bien amélioré. « Penses-tu pouvoir l’inscrire dans ton cycle de formation continue à l’université ? » s’enquiert-elle.
« Bien sûr mon Jacquot ! La Sorgues, au printemps, ça ne se refuse pas », répond Stéphen Bertrand à mon email où je l’interrogeais sur l’invitation qui nous est faite de participer à la Fête du livre en Quais de Sorgues, à Saint-Affrique, le dimanche de Pentecôte.
« Je te donnerai ma réponse dans quelques jours » ; telle fut sa réaction à l’empressement de Jean-Léon Beauvois de le voir se porter candidat à la direction de l’UFR SHS : un candidat atypique comme lui servant la stratégie d’élimination du principal concurrent de son collègue psychologue social.
« Tu ne prends pas les virages en cisaillant le volant ? En donnant des à-coups ?» m’interroge Jean-Joseph Scheffknecht, assis à mes côté, lors d’un essai — sportif — de la berline MG Magnette IV d’occasion qu’il me conseille d’acheter.
Francis Vidal, notre professeur de gymnastique, a organisé le cours dans la grande salle couverte du lycée. Les exercices se succèdent à un rythme soutenu. « Les jambes tendues, le haut du corps penché en avant, touchez quarante fois le sol en faisant un mouvement de balancier », ordonne le maître. Plusieurs élèves ne manifestant visiblement pas l’ardeur voulue, il ajoute tonitruant : « Allez-y plus à fond ! Profitez-en, coquin de sort ! Aujourd’hui, pour vous, c’est gratuit, mais vous verrez, lorsque vous aurez quarante ans, vous payerez cher pour une mise en forme ».
La veille, il avait neigé à Vauvert. J’accompagne ma mère à la jardinerie voisine de la caserne des pompiers — installée dans les anciens abattoirs — Elle choisit quatre beaux rosiers que, dès l’heure suivante, nous plantons dans le carré du jardin proche du portail.
« Mais enfin, Jacques, tu sais écrire ! ». Interloqué par l’apostrophe, je me retourne et reconnais Jean-Luc Pouget qui sort de la boutique L’Écriture, au Polygone de Montpellier, où je suis en train d’essayer des stylos sur un feuillet de papier ivoire.
Plusieurs années après avoir fait sa connaissance, il apprend que, dans certaines de ses prières, Hélène Genet-Broussous, présente à Dieu son vœu de le voir devenir pasteur.
C’est à vélo qu’il rejoint LE BON LAIT. Il présente à la crémière sont pot métallique. Puisant, avec une longue louche cylindrique, quelques mesures de lait dans un gros bidon, celle-ci remplit le pot à ras-bord. Le retour — qu’il ne voulu pas faire à pied — fut des plus périlleux.
À la Cardonille, cet été-là, après le repas du soir, ma mère lit à mon père le second des quatre volumes de « La guerre des Cévennes » d’Henri Bosc.
L’année de sa classe de philosophie, ses étrennes du Nouvel an complétées par quelques emprunts auprès de ses proches, dans le bureau de tabac spécialisé du boulevard Victor Hugo, il parvint de justesse à s’offrir un briquet Dupont et un paquet de cigarettes Boyards maïs.
Par la porte entr’ouverte du salon où a été installé le lit de malade de sa grand mère Marthe, il aperçoit sa mère passer à la flamme d’un coton alcoolisé des ventouses en verre et les poser sur le dos de l’alitée dont la peau est soulevée par chacun des verres.
Pour recevoir leurs prix, les élèves, doivent monter sur la scène du théâtre de l’Alcazar où siègent les maîtres et des élus municipaux. Seuls ou par petits groupes, ils grimpent par l’escalier de gauche et redescendent, en brandissant leurs livres, par celui de droite. Ce 14 juillet, les mots, pourtant répétés : « Vive la République ! Vive l’École laïque ! » n’ont pas franchi le seuil de sa gorge, nouée de peur.
« Non, non, je ne peux pas mettre ce casque ; je viens de me laver les cheveux ; ils ne sont pas tout à fait secs », me répond ma mère à qui je présente les écouteurs pour mieux apprécier une nouvelle version de l’opéra Les Huguenots.
« Tu as vu ce vol d’étourneaux ? Ils assombrissent le ciel ; impossible d’estimer leur nombre », me dit Everest Pardell au téléphone après m’avoir envoyé le lien d’une vidéo des migrateurs faite l’automne dernier à Montpellier. « Mais c’est à Toulouse, il y a plusieurs années, que j’ai vu un vol plus immense encore, indescriptible », poursuit-il enjoué.
Ayant trouvé dans le courrier un dossier assez volumineux, je m’empresse de l’ouvrir. La longue lettre politique et impliquée qui présente les documents commence par « Camarade Monsieur Guigou ». Elle est signée Patrick Vieilledent.
« L’institution de l’analyse dans les rencontres : quel beau titre ! De la MISÈRE dans rencontres d’aujourd’hui, aurait pu aussi en être un », m’écrit René Lourau à qui j’ai envoyé mon livre récemment publié par Anthropos.
Leur tournée d’hiver faisant étape à Nîmes, les Galas Karsenty donnent Cyrano de Bergerac dans l’ancien Foyer communal de la place de la Calade aménagé en salle de spectacle après le récent incendie du Grand Théâtre. À partir de ce jour, il récita par cœur « la tirade du nez ».
Bien que la nuit soit tombée depuis plusieurs heures, ma mère enfile son manteau et chargée de la grande corbeille va étendre le linge dans la cour. « Ne jamais remettre au lendemain ce que tu peux faire le jour-même », énonce-t-elle à haute voix de manière à ce que je l’entende.
Après l’entretien que nous venons d’avoir avec Pierre Poutout, le Directeur du Centre de formation des personnels communaux auprès duquel ils m’ont présenté, mes collègues reviennent sur l’épisode : « Tu as vu, Bernard, comment Jacques a placé les noms des personnes qu’il fallait et avec les mots appropriés ? — Oui, il a été très bien », répond Bernard Pouyet à Jean-Étienne Lapassat.
« Donnez-moi une part de cette fougasse d’Aigues-Mortes » demande-t-il, mi-sérieux, mi-moqueur à la pâtissière de la Rive droite. « Non, je n’en ai pas. Celle-là, c’est la fougasse du Grau-du-roi ! » lui répond la marchande d’un ton ferme et offensé.
Au-delà des rochers de la plage de la Rive droite, là où l’on commence à perdre pieds, André Bazile m’apprend à nager le crawl. « Souffle lorsque ta tête est sous l’eau. C’est le réflexe le plus important. Lorsque tu arriveras à le faire plusieurs fois de suite, le reste viendra tout seul », me conseille-t-il. J’entends à peine ses derniers mots car il a déjà mis en œuvre son conseil.
« Excusez-moi, Monsieur, mais malgré le masque des ans, je reconnais Alain Rozier.
— Oui, c’est moi », me répond en souriant un de mes anciens compagnons de jeux de plage et de courses poursuites sur le port, rencontré devant sa maison du Grau-du-roi, face au pont, près de soixante années plus tard.
Arrivé au bas de l’escalier, Jean Brunel vient prêter main forte aux trois hommes qui, avec peine, ont commencé à descendre du premier étage le cercueil de ma mère. Il me présente ses condoléances et rejoint les autres porteurs bloqués dans le virage.
Titré idÉhalles, Pierre Chevrière me donne le feuillet sur lequel il a rédigé son dernier projet urbain parisien : ne pas reboucher le « trou des Halles » et y créer un lac où se reflèteront arches et colonnades du palais Brongniart.
À l’entrée de la cave coopérative de Marsillargues, les tombereaux de vendange se placent sur la dalle de béton de la balance pour la pesée. Je plonge mon mustimètre dans le moût et je déclare le degré d’alcool prévisible de la récolte au guichetier. « Non, dans celle-là je n’y ai pas rajouté du sucre ! » me lance, blagueur, le charretier.
« Acheté à Paris, chez un bouquiniste de la rue Saint André des Arts, ce lundi ….octobre… après une audition devant le Conseil national des Universités au terme de laquelle le président de la 70e section, m’a trouvé trop lyrique » a-t-il écrit sur la page de garde du livre de Georges Schéhadé, Anthologie du vers unique.
« Oui, bien sûr, ces pyramides concentrent une masse énorme de béton trop près de la mer, mais le geste architectural et urbanistique de Jean Balladur marque le littoral d’une originalité indéniable » répond Robert Prohin à mes sévères critiques de La Grande Motte.
« À la revue Temps critiques, nous essayons de caractériser la société dans laquelle nous sommes aujourd’hui, pas celle du milieu du siècle dernier. Nous ne parlons pas de société du spectacle mais de société capitalisée pour tenter d’analyser ce dans quoi nous sommes » dit-il à Bruno Roy. « Nous sommes dans la merde ! » lui répond ce dernier sur le champ.
Nous étant rendus de Nancy à Paris pour les vacances de Pâques, Éric Lafont nous amène au cabaret Les trois Baudets où nous sommes ravis par le spectacle de Boby Lapointe.
Conduisant sa mère au magasin d’articles de bureau de la rue Foch, il choisit la machine à écrire Olympia Spendid 66 avec laquelle il se réjouit de pouvoir désormais dactylographier ses cours de licence.
« Oui, vous avez raison, Monsieur, de parler de l’université critique de Berlin. Ce fut une référence majeure lorsque, avec mes collègues, nous dûmes concevoir l’université de Vincennes », répond Michel Debeauvais à mon intervention dans le débat qui suit sa conférence à l’UFR des sciences de l’homme et de la société.
Ce jour-là, Minouche et Scheffknecht nous reçoivent dans leur appartement de l’avenue Général Leclerc. La conversation roule sur l’art, sur la peinture et le dessin. À un certain moment — sur l’insistance de son mari — Minouche va chercher dans une pièce transformée en atelier, un tableau qu’elle vient récemment de terminer. De format assez grand, peint à l’acrylique avec des couleurs vives, très rutilantes, son motif unique et central s’offre à nos yeux : un coq. Éclats de voix, vivas et interprétations sauvages accompagnent cette surprenante apparition.
L’électrophone — une nouveauté technique — vient d’être installé dans le salon. Sous forme de mallette assez volumineuse, il est branché sur l’amplificateur du poste de radio. Avec impatience, il place sur le plateau de l’appareil son morceau préféré : « Les Oignons » par Sidney Bechet et Claude Luter.
Le crépuscule étant encore lumineux, au Grau du roi, la plage de la rive droite est quasiment déserte. C’est le moment qu’attend Claude Boyer pour s’entraîner au lancer du javelot, une discipline dans laquelle il pense trouver un avenir d’athlète professionnel. Je l’observe — de loin ! — marquer les impacts du javelot sur le sable et méticuleusement, mesurer sa progression.
Sur ses cahiers, sur les couvertures de ses livres, sur les tables des salles de classe, sur les murs des toilettes, sur des feuillets à grand format, il dessine, d’un trait devenu pour lui familier, la tête de Mickey Mouse. La forme des oreilles et la bouche fendue d’un sourire de l’animal anthropomorphisé, représentent pour lui le critère du dessin réussi.
« Je t’ai traduit sans trop de difficultés. Tes vers, ton rythme, ton lexique sont proches de l’occitan », me confie Joan-Maria Petit lorsque je lui remets deux exemplaires de l’édition bilingue de mes Strophes aux Aresquiers.
Après avoir longuement joué dans les vagues, fortes ce jour-là, il sort de la mer en courant, grelottant dans le Mistral qui s’est levé. « Viens vite te sécher, viens te sécher, il faut faire la réaction », lui crie sa mère avant de l’envelopper dans une grande serviette de plage.
La préparation de la grande table du repas de Pâques commence tôt dans la matinée. Sa mère, ses sœurs, la bonne, la femme de ménage s’affairent autour des nombreux écrins de couverts et des piles d’assiettes marquées au monogramme de ses parents, offertes pour leur mariage. Les trois épaisseurs de nappes qui tombent presque jusqu’au au sol et les serviettes de table presque aussi grandes que des draps de lit, l’apaisent.
Rarement porté, le filet de crochet qui retient l’ample chevelure de sa mère et qu’elle prend soin d’ajuster derrière le col de son manteau fourré, l’étonne.
« Suivez-moi jusqu’à Vauvert, vous m’indiquerez où je dois me garer pour vider le camion », me dit René Marc qui, avec un aide, vient de déménager notre appartement nîmois dans l’immeuble Le Vaccarès.
« Je n’ai pas de préférence sur la qualité du papier », remarque Louis Mermaz à qui, au téléphone, je viens d’annoncer mon absence pour la soutenance de thèse à laquelle il m’a demandé de siéger ; absence dont je souhaite m’excuser en adressant « un bristol » à la doctorante et aux autres membres du jury.
Enthousiasmé par la lecture des récits et des journaux de bord du navigateur solitaire Alain Gerbault, il place les livres du marin dans les bagages préparés pour son séjour annuel de deux mois au Grau du roi. La seconde lecture se fera face à la mer.
« Mal fermée, la porte du compartiment s’est ouverte et mon petit frère est tombé sur la voie ferrée alors que le train roulait à sa pleine vitesse. Mon père s’est précipité sur le signal d’alarme, mais la poignée lui est restée dans la main. Il a fallu attendre l’arrêt de la gare du Cailar pour donner l’alerte », me raconte ma mère, encore bouleversée bien des années après l’accident.
Expédiée par la Bibliothèque nationale de France, sa commande de cire 213 spéciale pour l’entretien des cuirs et des dorures des livres anciens vient d’arriver. Sans plus attendre, il en étale de minces couches et masse à doigts nus les dos et les plats de ses livres couverts en maroquin par l’ancien relieur de Vauvert, Monsieur Charles. Sur certains ouvrages, pour parfaire le luisant des dos, il enduit une seconde fois les nerfs et les pièces de titre.
Les archives notariales exploitées par Jean-Pierre Fauché, l’ont récemment confirmé : c’est bien l’ancien mas Soulet, à La Laune, qui était le mas historique de la famille Fauché-Dabos ; mas ensuite partagé entre les deux frères Edward et Léonce, puis vendu après la Première Guerre mondiale. Facilement repéré, inhabité le jour de notre visite, Blanche n’en finit pas d’en explorer toutes les parties accessibles et de le photographier sous de nombreux aspects.
« J’ai oublié de marquer la rayolette sur la liste des courses. N’oublie pas de passer l’acheter chez le charcutier, en bas de la rue Droite. Passe-y en arrivant car il ferme sa boutique assez tôt », s’écrie ma mère alors que j’ai déjà, en voiture, franchi le portail de La Cardonille pour me rendre à Anduze.
« Ils ne se sont toujours pas débarrassés de la conception léniniste de l’organisation », me glisse Yves Stourdzé agacé par les propos de plusieurs intervenants marxistes lors de la première Rencontre d’analyse institutionnelle dans le Centre protestant du Parc Montsouris.
« … et que la terre porte son fruit… » chantent en chœur les frères lors de l’office de Taizé auquel il assiste ce matin-là. Lassé par les litanies et les antiennes, il quitte l’église et entreprend une longue marche dans les bois de chêne qui couvrent les terres vallonnées de la Bourgogne du Sud.
« La critique de Guigou est radicale, mais elle est, pour moi, irrecevable : le développement des loisirs n’a pas contribué à intégrer la classe ouvrière dans la société capitaliste, bien au contraire… », s’emporte Joffre Dumazedier dans l’amphithéâtre où sont rassemblés les membres de l’Association des enseignants-chercheurs en sciences de l’éducation.
Avec Yvon Bourdet et quelques autres membres du comité de rédaction de la revue Autogestion, nous sortons d’une table ronde internationale sur l’autogestion en Yougoslavie. « La traductrice vient de me remercier pour la lenteur et la clarté de ma diction » me confie-t-il en souriant.
« Dans ces musiques que tu écoutes, les pianistes ne font que plaquer des accords. S’il suffit de plaquer des accords, je peux le faire en accompagnement des airs que tu chantes avec tes amis », me propose ma mère au terme de notre échange sur mes disques de rhythm’n’blues.
« Moi je te fournis le maximum de données d’archives et d’État-civil sur les générations qui ont habité le mas Fauché-Dabos et toi tu écris un roman historique sur leur vie ; une saga des Fauché en quelque sorte », me propose instamment mon cousin Jean-Pierre.
Dans le train de nuit pour Nancy, à l’étroit dans sa couchette, les poussées de claustrophobie qui s’assaillent le privent de sommeil. Au tout petit matin, l’arrêt à la gare de triage de Laroche-Migennes lui paraît interminable.
Au retour d’un séjour en Corse, dans une salle de restaurant du Corsica Ferry, j’ai la surprise de rencontrer Raymond Tortajada, qui lui aussi, avec sa compagne, a mis a profit les vacances de printemps, pour se rendre sur l’île. Après l’évocation des charmes de Zonza et de Piana, c’est de politique et d’économie dont il a été question une partie de la nuit.
En début de soirée, au téléphone, il est invité à une émission de France 2 sur la crise de la notation et de l’évaluation à l’école. Il refuse car il faut se rendre à Paris dès le lendemain. Il regarde le début de l’émission : c’est le philosophe médiatique Raphaël Enthoven qui l’a remplacé.
Prenant le stylo à plume de son père qui était ce jour-là laissé sur le bureau, il simule une prescription de médicaments sur le feuillet des ordonnance. S’emparant du tampon-buvard à bascule, il sèche plusieurs fois l’encre violette du stylo.
Partis, avec Loïc Debray, de Loiras-du-Bosc pour tenter de trouver la demeure d’Alexandre Grothendieck, un camion de livraison rate son virage et vient heurter violemment leur voiture. Choqués mais pas blessés, ils s’estiment chanceux en voyant comment les lourdes pierres du parapet du pont ont été projetées dans la rivière par le camion au terme de sa trajectoire.
À mon arrivée au service de formation continue de l’université, Marie-Hélène Freydrich fait à la cantonade une remarque mi-moqueuse, mi élogieuse sur ma tenue : un manteau croisé en épaisse toile blanche surmonté d’un col en fourrure blanche.
« La phrase d’attaque ! Travaillez la première phrase de vos textes. N’oubliez pas celle de Proust : Longtemps, je me suis couché de bonne heure », nous conseille d’un ton persuasif Georges Lapassade lors du séminaire que j’ai organisé à Grenoble à la demande de l’Office franco- allemand pour la jeunesse.
Peu de temps après la mort de sa mère, dans le jardin de la maison de Vauvert où il fait sa mise en mouvements du matin, il voit le même oiseau qui revient, à ce moment-là, sur le toit de la serre : serait-ce sa mère transfigurée ?
De passage chez nous, à Grenoble, Laurence Gavarini repère dans ma bibliothèque un livre qu’elle se hâte d’extraire de son étagère et dans lequel elle s’absorbe. Sur la couverture rouge vif, en très gros caractères noirs, un titre : L’affaire Bolo et un sous-titre : Tout le dossier de l’affaire présenté par Bolo.
« Votre critique de l’autogestion dans les groupes de militants gauchistes m’a beaucoup intéressé. Poursuivez-là à propos des coopératives ouvrières de production », me confie Joseph Fisera à la fin d’une réunion de la revue Autogestion, tenue à Paris dans les locaux de la Maison des sciences de l’homme, 54 boulevard Raspail.
Débarquant en début de soirée dans l’île d’Amorgos, il ne trouve comme unique gîte que des lits de camps alignés sur le toit en terrasse d’une demeure ancienne proche du rivage. Seule la brillance intense des étoiles perce l’obscurité de cette nuit d’été. Au cours de ses mouvements de bioénergie, son corps est secoué par un puissant courant cosmique.
Sa meute de louveteaux fait une sortie au bois de Beck pour la journée. Au moment du repas, il observe, en silence, qu’il est le seul à manger plusieurs sandwichs car sa mère les lui a préparé avec de petits pains au lait.
Rangeant des livres anciens, il feuillette l’un d’entre eux pris sur la plus haute étagère d’une des bibliothèques de son garage. Sur la première page, une dédicace de l’auteur : « À nos amis Guigou, avec l’affectueux et reconnaissant souvenir de l’ancien pasteur de Vauvert, R.Château ».
« Il se marie ! Il se marie ! s’esclaffent comme des collégiens Jacques Ardoino et Denis Berger à qui il vient d’annoncer, au téléphone, qu’il ne sera pas présent au Séminaire de l’AFIRSE qu’ils organisent à Paris le jour de son hyménée.
« L’orage de la nuit a fait des dégâts ! La gouttière de la tente s’est rompue et une trentaine de livres sont endommagés. Nous allons les solder », m’annonce Philippe Tancelin lorsque je le rejoins, ce matin-là, sur le stand de la librairie L’Harmattan au festival de poésie à Sète.
« Comme toi j’ai acheté mon premier briquet à gaz chez le buraliste du boulevard Victor Hugo en 1960 après le bac. Comme toi je n’ai pas cessé d’être angoissé lors de mon premier vol en Caravelle sur Genève-Paris. Comme toi j’ai failli me planter, un jour, dans les lacets de la route du col du Minier. Comme toi j’ai écouté Only You sur mon électrophone Teppaz », m’écrit Alain Maes après avoir découvert sur mon site Internet Sur la page de gauche.
« Je n’oublie pas les conversations animées et joyeuses que nous avions avec Madame Guigou, lorsque nous faisions les dictées de Bernard Pivot », dit avec émotion Rosette Pla qui nous reçoit chez elle bien des années après ces moments d’amitié et de partage.
Arrivée à l’improviste par l’entrée du jardin, Lydie Amphoux pose avec vivacité un grand couffin sur la table de la salle à manger en s’exclamant : « Tenez ! Et bien, en voilà une de plus ! » Ma mère s’approche et découvre la dernière née de Lydie et de Jean Bernard.
« Lully et tous les Baroques ! Je ne m’en lasse pas », répond sans hésiter Nathalie Béchade de Fonroche à ma question sur ses passions musicales.
Ce lundi à midi, je fais la queue devant le restaurant universitaire réservé aux personnels. Placée dans la file d’attente à peu de distance de moi, j’entends Monique Valbot dire à deux personnes avec qui elle dialogue : « Oh, mais, ne vous y trompez pas, Jacques Guigou, derrière des allures très discrètes est solide comme un roc ».
C’est au Musée du Désert que se déroule la sortie du groupe de catéchumènes nîmois dont je fais partie. Au cours du pique-nique pris sous les châtaigniers, un garçon s’empare de l’œuf qu’il vient de trouver dans son sac et, pensant qu’il est dur, va le casser sur la tête d’une jeune fille dont la longue chevelure blonde est aussitôt trempée car l’œuf est frais. « Cela te fait un shampoing à l’œuf », lance le pasteur André pour tenter de consoler sa catéchumène.
« Dans ce coin de Lozère, on observe un nombre relativement important d’établissements, c’est une véritable économie du handicap mental qui s’y est développée », dit François Piettre en communicant les résultats de son enquête au petit groupe d’étude et d’intervention dont je dirige les travaux sur la formation des éducateurs, salariés mais non diplômés, en activité dans ces établissements.
Anne et son amie Christine Bouvier veulent profiter de leurs vacances en Corse pour faire une cure de raisins ; « cela permet d’éliminer les toxines » disent-elles. Les kilos de raisins noirs dont elles ont fait provision ne sont pas tous consommés : la cure n’a pas excédée trente six heures.
« Ça te dit, mon Jacquot ? » me demande par email Stéphen Bertrand en m’envoyant une invitation pour le Salon du livre de Saint-André-de-Sangonis.
Sous la fenêtre de son appartement de la rue des Chassaintes, il entend : « Guigou, viens avec nous ! Guigou, viens avec nous », cris précédés et suivis du rire claironnant de Woody Woodpecker. Ayant ouvert, il reconnaît ses amis Descos et Mouret, qui lui demandent instamment de venir avec eux à la piscine.
Un aigle, les ailes déployées, constitue le motif brodé au dos du blouson de drap en laine bleue que je viens d’acheter. Décidé à ne pas le porter avec un tel emblème et la marque qui l’accompagne ; m’étant procuré un outil approprié, pendant plusieurs jours, je découds brin après brin toute la broderie.
« Papa, qui nous ramènera à admirer l’envol ? Sans doute la poésie » a écrit Anne sur la première page du livre qu’elle vient de m’offrir : Les cygnes sauvages à Coole, de W.B.Yeats.
Arrivé avant l’heure fixée pour la soutenance de mon doctorat d’État, j’installe mes affaires et mes documents sur la grande table de la salle des thèses de l’université de Caen. Peu de temps après, les cinq professeurs du jury surviennent. Avant même de nous être salués, le président, Gaston Miallaret, me demande de passer du côté opposé de la table afin, me dit-il aimablement, de permettre au jury de tourner le dos à la lumière qui, ce jour-là, pénètre avec éclat par les hautes fenêtres de la salle.
Au téléphone, Jean Cabot et mon père dialoguent sur les articles du dernier Bulletin de la Société d’Histoire de Vauvert-Posquières. À l’écoute des arguments de mon père, je comprends qu’un des textes publiés ne rencontre pas l’approbation de son interlocuteur. « Ce sont les longues citations des diatribes anticléricales de Raoul Boissier qu’il désapprouve fermement », me confirme mon père après avoir posé le combiné téléphonique.