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Un défi pour la culture occidentale 

… Ce mythe (du mouvement perpétuel) a quelque chose d'infiniment sécurisant, et par-là satisfaisant, puisqu'un tel univers produirait par lui-même tout ce qui serait nécessaire à son propre fonctionnement. C'est un monde où le manque n'existerait plus puisque tout serait produit à partir de soi. Mais c'est aussi un monde où l'action serait entièrement repliée sur elle-même, enfermée dans la répétitivité. L'enchaînement dynamique n'aurait plus aucun sens puisqu'il ne ménagerait aucune ouverture sur un ailleurs, ni sur un avenir différent du présent. Dans cet univers forclos sur lui-même, aucune rupture symbolique n'est possible. Le péché contre l'Esprit ?

Le rêve du mouvement perpétuel est le même que celui du phantasme sexuel de la fellation : le désir rêvé d'un monde où le principe d'harmonie se réduirait à la maîtrise totale du manque, dans le bannissement implicite, mais structurel, de l'altérité. L'objectif poursuivi serait sans doute l'élimination de l'angoisse par la maîtrise du nécessaire substantiel. Mais le point aveugle du système serait que le déni de l'angoisse du manque générerait en réalité par ses effets induits une angoisse infiniment plus profonde et redoutable. Cette angoisse sourde et existentielle s'écoulerait, telle une résurgence, de la béance d'une vie devenue absurde, monstrueuse, inhumaine et incompréhensible, pour avoir été extrudée de la dimension symbolique qui la constituait en propre. L'idéalisation du matérialisme conduit au nihilisme le plus destructeur. N’est-ce pas là-dedans que nous baignons ?

Comment ne pas reconnaître dans ce phantasme, en effet, l'image narcissique de la culture occidentale, dans la phase actuelle de son développement historique, qui ne fonctionne globalement que pour elle-même, qui étouffe toute réelle ouverture à l'altérité en ne considérant les individus, dans la pratique, que comme des agents économiques soumis à la double tyrannie de la production et de la consommation ? Car chacun dira, bien sûr, qu'il faut produire pour consommer et consommer pour produire, pour que demeure intact l'idéal d'une croissance économique indéfinie. N’est-ce pas finalement la seule Loi que l'Occident accepte encore de se donner aujourd’hui ? Ce mythe de la croissance économique s'impose à tous avec l'autorité que lui confère sa dimension scientifique. Il s'érige ainsi fallacieusement comme le seul modèle rationnel et relationnel possible, et par-là, indispensable et obligatoire pour toute vie en commun. Mais en réalité, ce mythe ne serait-il pas le visage moderne de l'antique Moloch, fournaise de feu monumentale à la gueule ouverte, dans laquelle des populations aveugles et terrorisées allaient jusqu'à projeter leurs propres enfants ? … Voilà bien une autre figure symbolique et monstrueuse de la fellation, que l’on ne s’étonnera plus de voir associée à l’idolâtrie : Moloch, l’idole nationale, dévore les enfants du pays, sa propre progéniture ; elle tue ainsi la différence dont elle se repaît et qu’elle réduit à elle-même ; elle renforce son autorité par la fascination que développe le pouvoir, lorsque le pouvoir usurpe le droit de vie et de mort sur quiconque… Alors, la puissance tient lieu de raison. Ne sommes-nous pas redevenus esclaves de l'antique idole que nous avons reconstruite ? L'action économique est-elle encore globalement un service pour autrui ou un outil pour augmenter sa propre puissance ?

« Un Dieu vivant pour un monde vivant » p 283-284




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