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                   Travailler sur la faille

De l'utilité du discours critique du prohète

 

Dans le contexte de l’inter-religieux notamment, les religions visent à se rencontrer dans leur positivité, recherchant des « valeurs » communes, reconnues ou retrouvées chez l’autre de façon complémentaire, l’objectif étant de créer une symbiose entre toutes les bonnes volontés et le meilleur des aspirations pour œuvrer dans le sens de la paix et de la fraternité. Cette perspective est naturellement associée à l’approche institutionnelle de la religion évoquée plus haut. Mais à marcher sur ce chemin, on atteint très vite les frontières marécageuses entre la sincérité et la récupération de l’autre, entre l’écoute réelle qui fait bouger intérieurement, et l’hypocrisie du laisser dire, légitimée en curiosité intellectuelle.

 

Dans un autre contexte, la très large tradition prophétique de la Bible enseigne aussi que l’on peut aborder ses propres coreligionnaires sous l’angle du reproche d’infidélité, de la menace du châtiment ou de l’exhortation à la conversion. Dans cette perspective, la vérité s’oppose au leurre, et le vrai prophète, à l’imposteur. La vérité est clairement située du côté de l’incongru qui choque et dérange, tandis que le mensonge s’enveloppe au contraire du rêve imaginaire d’une vie de bonheur, de convivialité et de sécurité.

 

Cet essai soutient en conclusion qu’il n’est plus possible aujourd’hui de vivre sereinement sous le ciel bleu de la prétendue harmonie de son propre groupe référent, religieux ou non. La modernité, le judéo-christianisme et l’islam subissent violemment aujourd’hui les entrechocs de leurs propres dérives respectives. Le monde entier n’est-il pas pris à témoin de la preuve par l’absurde qui se démontre aujourd’hui, dévoilant que la vérité de Dieu et de l’homme est bien autre chose que les représentations idolâtriques que chacun de nos univers se sont construites ? Il ne s’agit pas ici de faire du syncrétisme primaire, mais de mettre bas les masques.

 

Mais précisons bien les choses. Cet essai manquerait complètement à son objet à sombrer dans la critique de l’autre et dans la glorification de sa propre démarche. C’est au contraire en menant un véritable travail sur soi-même, mais « sous le regard de Dieu », que ce livre propose un chemin qui renoue avec une très ancienne tradition spirituelle qui consiste à assumer cette réalité toute simple : on ne peut rencontrer Dieu et collaborer à son œuvre dans le monde qu’en travaillant à sa propre conversion plutôt qu’à celle des autres. Ainsi que le donnait déjà à entendre un vieil apophtegme :

 

Le bienheureux Antoine priait dans sa cellule lorsqu’une voix lui vint : « Antoine, tu n’es pas encore parvenu à la mesure de ce corroyeur d’Alexandrie. » Levé de bon matin, l’ancien partit à la ville, le bâton à la main. Il entra chez l’homme qui lui avait été désigné. Celui-ci se prosterna à la vue d’un si grand personnage. L’ancien lui demanda : « Dis-moi tes pratiques, car c’est pour cela que j’ai quitté le désert pour venir jusqu’à toi. » L’autre répondit : « Je ne vois pas ce que j’ai fait de bien. Eh oui, le matin, au saut du lit, lorsque je me mets au travail, je me dis que toute la ville, du plus petit au plus grand, entrera dans le royaume de Dieu pour ses bonnes œuvres, mais moi seul j’hériterai du châtiment à cause de mes péchés, et le soir de nouveau, je répète la même chose avant de me coucher. » A ces mots, l’abbé Antoine lui dit : « En vérité, comme un bon artisan, moi qui suis sans discernement, malgré tout le temps que j’ai passé dans ma solitude, je n’ai pas encore atteint la perfection de ce que tu dis. »

 

 

 

 

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Livre des Anciens     Apophtegmes des Pères   Foi Vivante    Cerf   1995  p. 83-84

 

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