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La thématique de la nourriture
Approche matérielle et symbolique
Totem et tabou - l'arbre de la Genèse - l'eucharistie
Dans la quatrième partie du livre, il est largement fait mention de l’eucharistie, notamment dans son rapport à la manne et à l’agneau pascal de la fête juive. L'eucharistie fait scandale parce qu’elle est évoquée à travers un vocabulaire qui évoque inévitablement l’anthropophagie. N’est-il pas question de manger le corps du Christ et de boire son sang ?
Parallèlement, il y aurait une relecture scandaleuse du récit de la Genèse concernant l’arbre de la connaissance de ce qui est bon ou mauvais. La quatrième partie du livre développe en effet une exégèse selon laquelle cet arbre représenterait un symbole phallique de puissance qui renverrait notamment au tout de la condition de l’homme. On pourrait alors imaginer que le péché, qui consiste à manger du fruit de l'arbre, correspondrait d’une manière générale, à l’acte de dévorer de l’humain, dans quelque registre que ce soit, ou même plus précisément encore, qu’il correspondrait à ce vers quoi tendrait l'acte sexuel de la fellation : rêve autarcique et narcissique d’une production de soi-même par soi-même, dans le refus implicite d’une fécondité liée à l’altérité.
Cette vision des choses à travers le filtrage du substantiel irait dans le droit fil de la représentation que Freud se fait de l’origine des sociétés humaines. Dans Totem et tabou, Freud imagine l’origine de la société à partir d’une scène primitive de meurtre du Père tout-puissant, assassiné et dévoré par ses propres fils, dans un mouvement compulsif de libération et de ré-appropriation de la toute-puissance du Père. Ce meurtre produirait par la suite en ses auteurs une culpabilité latente et aliénante, fonctionnant tout à la fois comme un frein à l’encontre des désirs pulsionnels individuels, et comme un stimulant pour la solidarité collective. Car en l’état de privation de la toute-puissance du père, il apparaîtrait que la survie de tous et de chacun soit conditionnée par l’union des individus qui seule, garantirait la sauvegarde du groupe décapité. Cette union-fusion collective implique donc la nécessité du renoncement à bon nombre de désirs individuels. Freud voit dans ce mécanisme le fondement du ritualisme religieux organisé autour de la mort et du partage de la nourriture, fondement de l’unité du groupe.
Le point commun entre ces différentes thématiques extrêmes tient à la réalité de l'acte de manger. Or manger est l’acte qui consiste à tuer une altérité pour la déconstruire en unités nutritionnelles élémentaires de telle sorte que celles-ci soient restructurées en fonction des modes d'organisation de celui qui mange et en vue de son propre avantage. Cet acte de manger - dans l'eucharistie, dans le mythe de la Genèse, autant que dans la thèse de Freud - renvoie à cette vérité primitive de l'homme, dans tous les sens du terme : il faut manger l’homme fort pour que la force de l’autre entre en soi et que l’on devienne fort à la place de l’autre. Laissé à sa propre dynamique spontanée, l’homme, comme le nourrisson ou le cannibale, pense pouvoir et devoir manger l'autre pour vivre et survivre, obéissant ainsi à une pulsion instinctive qui, à ce stade élémentaire, obture complètement la relation symbolique à l'autre. En prenant le sein, le nourrisson assure sa croissance en « imaginant » dévorer sa mère, dans un acte qui est fondamentalement ambivalent. Acte d'amour puisque le lait rassasie et que la mère se laisse manger. Acte de mort pour autant que le petit, dans son imaginaire, tuerait la mère, ce meurtre ayant tout le poids de la nécessité - et donc de légitimité - attachée à l'impératif de sa survie. L’enfant devenu homme penserait ainsi devoir tuer l'autre pour vivre, ce meurtre imaginaire étant en même temps - et si dangereusement - pénétré de tendresse et de reconnaissance à l'égard de la victime qui lui donne la vie - substrat de la jouissance sadique.
Jésus de Nazareth et lui seul, et après lui la religion chrétienne et elle seule - à preuve du contraire - ancrent le fondement du sens dans la dynamique inhérente à l'acte de manger qui, en son point de départ, réside dans le champ du substantiel. Jésus cueille et recueille l'homme exactement en ce point crucial de cannibalisme, à ce point de passage obligé pour toute humanité, mais pour transporter l'homme par delà le substantiel jusqu’au seuil du symbolique. Manger l'autre pour se l'assimiler, oui. Mais dans l’eucharistie, il ne s’agit pas de manger la chair et de boire le sang de l’homme Jésus de Nazareth. Au plan strictement matériel, ce qui est mangé est du pain, et ce qui est bu est du vin, éléments matériels délibérément choisis en lieu et place d’un morceau de chair de l’agneau pascal et d’un peu de sang de cet agneau, alors même que l’eucharistie a été instituée en plein cœur de la célébration de la fête de la pâque juive au cours de laquelle un tel animal était mangé !
Les supports matériels de l’eucharistie représentent explicitement une barrure de la réalité matérielle de l’homme Jésus. Il ne s’agit pas de manger l’homme Jésus pour devenir à sa place un homme comme lui, après se l’être assimilé par manducation. C’est le corps du Christ qui est reçu par les chrétiens. C’est donc la dimension symbolique et « christique » du fils de Dieu qui est à assimiler pour renforcer en l’homme cette dimension symbolique qui le constitue comme être vivant, dans sa spécificité au sein de l’univers matériel dans lequel sa vie est inscrite. Assimiler la vie de l'autre, oui, mais dans sa seule dimension symbolique. La chose qui est à assimiler, ce n’est pas de la viande et du sang, mais la réalité « substantiellement symbolique » du Christ.
Il y a donc une lecture réductrice de l’eucharistie qui consisterait à parler d’anthropophagie. Il y a une relecture possible de la face sombre du récit de la Genèse qui consisterait à voir dans la manducation du fruit, soit explicitement l’utopie narcissique et mortifère d’une auto-genèse, induite par l’acte de fellation, soit plus largement, le fait de dévorer de l'humain, sous quelque forme que ce soit, cette interprétation s’inscrivant dans une logique de vie selon laquelle un homme ne peut vivre qu'au prix de la mort d’un autre. Il y a aussi une relecture réductrice de l’origine des sociétés humaines qui consisterait à ne penser cette origine qu’à partir de l’assassinat de celui qui détiendrait originairement la toute-puissance tutélaire, en vue de la ré-appropriation de cette puissance par le moyen d'un acte d’anthropophagie qui ne se déploierait qu'à un niveau strictement substantiel.
Mais il y a une relecture ouverte et symbolisée de l’eucharistie rendue possible par la reconnaissance en la personne de Jésus d’une dimension de transcendance qui dépasse la chair et le sang et dont le pain et le vin deviennent alors les supports matériels et symboliques culturellement acceptables. Il y a aussi une autre lecture de l’arbre de la connaissance de ce qui est bon et mauvais, à partir de la symbolique du texte lui-même. Nous comprenons alors que le fruit qui est attaché à l’arbre est la Parole de Dieu elle-même, le commandement de Dieu lié à l’arbre, attachée à l’arbre comme le fruit l’est à la branche. Manger le fruit, dans un acte de prédation, reviendrait alors à s’approprier la loi pour la détourner de façon perverse à son propre avantage. La loi n'est plus alors la protection des faibles contre l'arbitraire, mais une arme détournée au service des puissants. Réduction substantielle et déni de la dimension symbolique du fruit. Mais manger le fruit que l’on recevrait comme l’eucharistie, du Christ et de la main à la main, reviendrait alors à recevoir et accueillir la Parole de Dieu pour se l’assimiler. De façon ultime, le fruit de l’arbre n’est autre que le Christ lui-même - reconnu et confessé dans la foi comme Verbe de Dieu, comme Dieu - lui-même - en - tant - qu’il - se - donne - à - l’homme par la parole et par le pain. Et il y a aussi une relecture ouverte et positive de la construction des sociétés humaines, celle-là même que nous avons collectivement à réinventer aujourd’hui, au-delà des hallucinations réductrices de Freud, abusé par un ritualisme religieux non verbalisé. Car l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu - et de l’humain. L’enfant qui prend le sein ne mange pas sa mère ; il mange seulement ce que sa mère produit volontairement pour lui. Et ce qu’elle produit, ce n’est pas seulement le lait, mais aussi la parole, sa parole, son langage qui deviendra la langue maternelle de l’enfant. Le lait autant que la parole feront entrer le petit d’homme dans le monde de l’humanité, à la fois matériel et symbolique, et lui donneront de pouvoir devenir ce que sa mère n’a pas été.
Le piège de cette triple interprétation est donc dans le cloisonnement du matériel par rapport au symbolique. Nous avons à ré-apprendre à tous niveaux que le substantiel n’est pas fermé sur lui-même et existant à part soi. Certes, au plan naturel, le matériel a l’apparence de l’ipséité. Mais au plan culturel, le substantiel n’est que structurellement et essentiellement vecteur de la relation à l’autre. Il y a aliénation humaine dès lors que le matériel n’est plus référé à l’autre, mais est réduit à sa seule dimension objectale, à posséder et à manipuler à outrance. C’est sans doute ce qui a fait le drame du XXème siècle qui est à dépasser aujourd'hui.
Parallèlement, la vérité d'une religion n'est pas à rechercher dans un contenu de foi objectivé, dans l'expression d'un dogme dont on s'évertuerait à démontrer, dans le registre d’une vérité de type « constatif », le plus grand poids possible de rationalité par rapport à d’autres religions. La vérité d'une religion est dans ses effets de sens pour la vie humaine. Elle se mesure à la capacité plus ou moins grande d'assumer en elle-même, pour les dépasser et les sublimer, toutes les contradictions, les errances et les conflits individuels et collectifs, constitutifs de notre humanité. A cet égard, il y a dans l'eucharistie, instituée par Jésus de Nazareth - le Christ, et véhiculée par la tradition chrétienne, une lumière de sens absolument unique, incontournable et in-dépassée à ce jour.
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