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La société de consommation et la symbolique de l’Egypte
La première partie du livre fait apparaître comment et à quel point notre société occidentale est dominée par la croissance économique qui s’impose à notre temps comme un impératif catégorique. Cette évidence culturelle est devenue tellement forte que l’on en accepte le corollaire sans sourciller : le devoir de produire pour consommer et de consommer pour produire, sous peine de baisse de croissance, cette perte de puissance étant vécue comme une perte de vie. La fascination de la puissance était déjà le virus du nazisme qui semble avoir produit aujourd’hui mille rejetons sans visage. Sans visage, parce que la tyrannie d'aujourd'hui ne relève plus d'une idéologie, mais d'une angoisse inconsciente qui impose une pratique univoque.
Il est signifiant de noter que dans sa « Vie de Moïse », Grégoire de Nysse évoquait déjà le jeu de la répétition comme l’enfermement qui empêche d’accéder au spirituel. Les Hébreux, réduits en esclavage en Egypte, étaient contraints de remplir des moules à briques puis de les vider après compression et séchage, pour les remplir à nouveau du mélange de glaise et de paille coupée. Grégoire voyait dans cette tâche répétitive le jeu indéfini de l’enfermement dans la concupiscence ou plus largement, du désir sensible indéfini : un désir à peine surgi, il faut le satisfaire ; à peine est-il satisfait, qu’un autre désir surgit avec la même force d’exigence. C’est très précisément cette recherche indéfinie d’assouvissement qui enferme dans le « substantiel » et empêche ainsi d’entrer dans la sphère du symbolique - du spirituel, selon Grégoire. On peut dire que dans ce contexte, l’Egypte représente la figure historique de l’enfer, dans un double sens. C’est un lieu d’esclavage où Dieu n’est pas : d’où la première revendication de Moïse à Pharaon de permettre au peuple d’aller à trois jours de marche dans le désert pour y rendre un culte à son Dieu. Vérité de sens plus que revendication tacticienne. C’est aussi un lieu d’où les esclaves ne veulent plus sortir, dans la mesure où ils bénéficient d’un avantage secondaire majeur : l'abondance de nourriture. Le pain et la viande étaient le prix de la paix sociale que l’Egypte avait à payer pour maintenir à son avantage le déséquilibre structurel et pervers des jeux de force de la société. Et c’est bien ce bénéfice secondaire que les Hébreux regretteront bien souvent durant leur pérégrination dans le désert...
Le parallélisme des situations avec notre société de consommation est patent.
Vers un déplacement épistémologique significatif
La première partie du livre, articulée autour du thème de la solidarité, dénonce une certaine manipulation du droit au gré d’intérêts particuliers ou de certaines peurs collectives, dans l’oubli des valeurs sociales de base et des repères fondamentaux. Parce qu'il faut faire face à la violence sur la route, à l'école, contre la drogue et la délinquance, une politique de discipline formelle tend à se mettre en place qui sanctionne aveuglément sans chercher à comprendre. La peur de la violence et de l’agression devient le levier de commande de l’action, bien plus que l’exigence du respect de l’autre qui s’imposerait à tous et à chacun - forts ou faibles, grands ou petits. Ce formalisme disciplinaire, déconnecté de son enracinement humain, renforce la méprise concernant le droit. Pour un grand nombre de jeunes, la loi n’est plus la protection des plus faibles contre l’arbitraire ; elle est une arme au service des plus forts...
La question du sens et des fondements est donc cruciale aujourd’hui. Les deux derniers siècles ont vu naître, se développer, s'affronter et mourir les grandes idéologies philosophiques, politiques et religieuses. C’était l’époque des multiples vérités uniques, érigées en systèmes de pensée obligatoires. Mais au-delà de la concurrence entre ces systèmes, il y avait de profondes synergies entre ces mondes idéologiques. L'évangélisation massive de l'Asie et de l'Afrique au XIXème siècle était une couche sédimentaire qui se superposait aux grandes conquêtes coloniales, celles-ci étant elles-mêmes liées à la révolution industrielle. Ce mouvement d’expansion missionnaire, coloniale et industrielle était sous-tendu par un substrat commun touchant à la nécessité du salut, à une certaine approche de la nature humaine et à l'idéal du scientisme. L’amalgame de ces composantes concurrentielles et stimulantes imposait une attitude de conquête tous azimuts.
Ce substrat idéologique propre à l’Occident est aujourd’hui cliniquement mort. Dès 1947, Jacques Maritain observait dans un discours d’ouverture à la seconde conférence générale de l’UNESCO : « Aussi profond que nous creusions, il n’y a plus aucun fondement commun à la pensée spéculative. Il n’y a pas pour elle de langage commun. » Au dire de William F. Vendley, Secrétaire Général de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix, ce raisonnement sert toujours de fondement rationnel pour la coopération interreligieuse aujourd’hui : puisqu’il est impossible de trouver un langage commun sur le fond, le fondement de toutes communications interreligieuses devient tout simplement l’engagement concret lui-même. Pour beaucoup, cette position serait promise à une belle efficacité puisque sur les six milliards d’habitants de la planète, cinq d’entre eux se réclament d’une religion.
Mais la démarche de cet essai ne s’inscrit pas dans cette perspective. Bien sûr, il ne s’agit pas d’en re venir à une notion étriquée de la nature humaine qui ne serait que la sacralisation d'un particularisme culturel. Il ne s’agit pas d’en revenir à une sorte d’amalgame philosophique, théologique et scientifique qui ne laisserait plus aucun interstice de vie possible en dehors de cette approche occidentale du réel. Il ne s’agit pas non plus de dénier la pertinence du constat de Jacques Maritain qui fait utilement le deuil d’une certaine rationalité et d’une certaine culture étouffante et réductrice. Et pourtant ! Sacraliser une telle position, dans l’absolu, ne reviendrait-il pas, au plan fondamental, à dénier toute possibilité d’avancée de l’intelligence dans le sens d’un véritable humanisme - quitte à le fonder à frais nouveaux sur d’autres bases ? Comment soutenir une telle position alors que dans le même temps, il est appliqué dans le domaine médical par exemple, et sans aucun état d’âme épistémologique, un type de rationalité scientifique identique pour chaque être humain, indépendamment de sa culture et de la couleur de sa peau ? Au-delà des différences culturelles indépassables, les êtres humains ne naissent-ils pas tous d’un père et d’une mère ? N’ont-ils pas tous besoin de nourriture et de boisson pour vivre ? Ne sont-ils pas tous inscrits dans des relations symbolisées par le langage ? Entre les extrêmes qui consisteraient d’une part à élaborer des schémas rationnels réducteurs ou d’autre part à dénier toute possibilité d’avancée de raison, n’y aurait-il pas un espace libre pour une construction humaine de raison qui fasse droit au particulier irréductible, sans pour autant l’absolutiser ? Dénier la possibilité d’accès à un tel lieu ne reviendrait-il pas à se réconcilier avec la stérilité d’une raison impuissante de pisse-froid ? Ligne de crête tranchante comme un rasoir qui implique un certain affranchissement épistémologique par rapport aux expressions particulières des anciennes constructions culturelles et religieuses, tout en exigeant un audacieux retour aux sources des jaillissements d’interprétation fondateurs. C’est très exactement à cet exercice d’équilibre que s’emploie la réflexion de ce livre.
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