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Une démarche apparentée à celle de la psychanalyse
La démarche du livre transpose au niveau collectif le type d’analyse et de dynamique qui se déploie au sein d’une cure psychanalytique - « mutatis mutandis ». Cette formulation abrupte et incongrue appelle évidemment un minimum d’explications.
Une cure analytique pourrait se caractériser en trois points.
1. Le point de départ est le moment de crise aiguë que vit la personne qui entre en analyse, en disant d’une manière ou d’une autre : « Je ne veux pas mourir ; je ne veux pas tuer l’autre non plus ; alors, qu’est-ce que je fais de mon conflit ? » Ce genre de discours énonce une double prise de position radicale et structurante. Il y a d’une part le refus de tout passage à l’acte : « Je ne veux faire de tort à personne, ni à l’autre, ni à moi-même. » Et d’autre part, il y a aussi la certitude intérieure de ne plus pouvoir éluder les problèmes de fond. La personne est au fond de l’entonnoir. Il faut passer par l’étroiture, dirait-on en spéléologie. Il faut passer par le couloir de la vie, dirait-on en salle d’accouchement. Et cela va se faire dans la souffrance, l’angoisse, les larmes et le sang. Le fruit est mûr. Nous sommes à terme.
2. Le processus analytique va alors se développer schématiquement en un mouvement de descente et de remontée, de descente aux enfers et de remontée vers la vie. L’analysant - le patient - va progressivement prendre conscience des mécanismes qui se sont mis en place dès la petite enfance, à partir d’évènements méconnus et qui ne sont devenus réellement signifiants et actifs que pour lui-même. Le travail de décryptage va faire apparaître comment ces vieux mécanismes sont réactivés dans certaines circonstances de la vie présente, provoquant pour ainsi dire des effets de strangulation de la vie sous la forme de colères, d’angoisse, de déprime, de fuite en avant, de réactions d’inhibition insurmontable, de perte de réactivité etc. : tout ce qui fait obstacle à la créativité et à la bonne santé des relations humaines. Finalement, l’analysant va toucher le fond du tourbillon et donner le coup de talon salutaire en disant : « Il y avait donc de l’inhumain en moi et je ne le savais pas ! » Il est important de comprendre que l’inhumain, ce n’est pas de dire ce qui est inhumain. L’inhumain était inhumain aussi longtemps qu’il n’était pas nommé, pouvant ainsi fonctionner en un mécanisme sourd et aveugle. Parler, c’est déjà sortir de l’inhumain, c’est se désolidariser de la structure agissante, c’est passer de l’état d’objet passif et manipulé, à l’état de sujet en souffrance, en quête de liberté et d’identité, en plein travail de reconquête de sa dignité. On découvre alors concrètement que la liberté n’a rien à voir avec le phantasme qu’on s’en fait souvent : un libre choix dans l’affranchissement de toutes les contraintes. Les structures contraignantes de la réalité et la fragilité originelle sont toujours là . De cela, on ne « guérira » jamais, pourrait-on dire. Mais la liberté devient la possibilité de jouer avec les contraintes pour sortir du déterminisme absolu et accéder à un autre mode d’existence. L’analysant ne sera pas affranchi de la souffrance - encore qu’il y aura un mieux -, mais il sera affranchi de l’enchaînement de la répétition. C’est en cela que l’on peut dire que la parole de la cure finit par produire le même effet que le cri de l’enfant à la naissance : les poumons se dilatent, l’enfant entre dans l’autonomie d’une existence d’un autre type, il n’est plus un poisson dans l’eau, il n’est plus le prolongement du corps de sa mère. L’analysant se retrouve à moitié « sonné » à l’issue de sa propre démarche, sans rien savoir encore de ce que sa vie sera demain. Mais il a gagné en autonomie et en potentialités.
3. Le troisième point caractéristique de l’analyse touche au moteur de la dynamique en jeu. Il s’agit du transfert, c’est à dire de la relation dynamique qui se développe entre le psychanalyste et l’analysant. D’une manière empirique, c’est une chose facile à comprendre… quand on a compris que le psychanalyste est d’abord un homme ou une femme habité(e) par un très grand désir de vie. Parce que l’analyste est thérapeute, il va appliquer son désir de vie fort sur le désir de vie faible de l’analysant, désir blessé, affaibli, anesthésié, atrophié. « Appliquer » comme un médecin appliquerait un cataplasme sur la poitrine sifflante du malade. Encore faut-il bien comprendre que la méthode n’a rien de tactile ou de substantiel comme dans une séance de kinésithérapie. L’application ne relève pas non plus de la sphère intellectuelle, comme si le psychanalyste, ce puits de science qui aurait lu tout Freud et tout Lacan, allait décliner à son patient toute sa structuration pathologique, de telle sorte que par la transmission de ce savoir théorique, le patient se trouverait libéré de ses mécanismes aliénants. Or dans ce domaine, le savoir théorique n’est en rien libérateur, bien au contraire. L’application du désir de vie se fait donc autrement : par l’écoute. Le thérapeute va se taire pour laisser le champ libre à la parole propre de l’analysant. Il va écouter d’une manière attentive, persévérante et libre. Libre au sens où cette écoute n’est habitée par aucun jugement a priori. Libre aussi parce que l’analyste ne craint rien de ce qui va être dit. Il n’a peur de rien. Il sait que la naissance se fera dans la souffrance et dans le cri. Il l’attend. Et ce silence, cette écoute, cette attente désirante vont effectivement fonctionner comme un aspirateur très puissant, un aspirateur de parole et de vie. L’analysant va commencer à parler au fur et à mesure qu’il comprendra qu’il peut parler parce que la parole lui est rendue très précisément à l’endroit vital où elle faisait originairement défaut, ce qui a précisément généré en son temps les pièges de sa propre vie. Et cette parole, devenue plus incisive qu’une épée à deux tranchants, va couper le nœud gordien qui emprisonnait la vie.
Faisant alors retour au livre, nous observerons que la première partie correspond à l’instant paradoxal évoqué plus haut. Elle s’articule autour de la notion de solidarité dont je dis qu’elle est battue en brèche de toutes parts, non pas encore dans son principe, mais dans le concret de la réalité quotidienne. Faire le choix de la solidarité, ce serait accepter de placer son propre désir et son ambition personnelle à l’arrière-plan par rapport à ce qui serait reconnu comme nécessaire à l’ensemble, cette nécessité devenant ainsi la loi commune acceptée par tous. Or, nous ne vivons plus selon cette logique. Solidaires dans le combat, les conquérants d’autrefois sont devenus les concurrents d’aujourd’hui, devant le partage du butin. L’augmentation du confort de vie, la plus grande maîtrise scientifique et technologique sur le monde, la légitimation du principe de la concurrence, la désuétude du christianisme, la défiance à l’égard du religieux en général, la disparition des grandes idéologies structurantes : tout cela tend à enfermer l’humain dans un individualisme exacerbé qui n’accepte plus que la seule loi de la puissance et du désir individuel, dans le refus implicite de tout principe de castration symbolique. Cette dynamique s’exprime plus particulièrement dans le champ économique où elle prend corps. Nous vivons sous l’empire du dictat de la croissance économique qui impose un enfermement régressif dans le processus répétitif de la production et de la consommation. La fascination de la puissance devient notre représentation culturelle de la vie. Cette réalité, plus agissante que jamais, était déjà à la racine du nazisme… « Quel est donc ce monde de fous dans lequel nous vivons ? »
Les deux parties suivantes du livre articulent d’une part un retour aux sources de notre humanité et de notre culture (les trois grandes religions monothéistes), mais aussi une relecture critique à l’égard des déviances structurelles de chacun de nos mondes originaires d’appartenance. « Il y avait donc de l’inhumain, de l’idolâtrie et du sectarisme dans ma propre tradition religieuse et culturelle, et je ne le savais pas. » C’est la descente aux enfers qui me fait dire en finale qu’il n’est désormais plus possible de vivre sous le prétendu ciel bleu de l’harmonie de nos univers d’appartenance respectifs (société laïque ou religions), parce que chacun de ces univers a fait la preuve de sa limite et de ses dérives. Nous vivons une période de mutation mondiale. Le temps est passé où il était nécessaire, pertinent et légitime de séjourner comme un fœtus dans l’univers clos de sa matrice religieuse ou culturelle d’élection. Maintenant, la vie exige une expulsion violente. Plus que jamais, il faut préférer la vie elle-même, même angoissante et inconnue, à la forme historique et particulière qui a abrité notre fragilité jusqu’à présent. A défaut d’une telle expulsion violente, notre matrice deviendrait notre tombe. Le fœtus mourrait et se calcifierait.
La quatrième partie est intitulée « Réouverture et fondements ». Dans un contexte de mutation, il est urgent de poser les jalons d’une vie possible, dans une perspective nouvelle qui ne s’inscrive pas dans la logique du pouvoir qui est dominante aujourd’hui. La Bible s’ouvre alors en première page, source et origine de chacun de nos univers religieux et culturels. Et nous lisons que nous pouvons manger du fruit de tous les arbres qui sont dans le jardin. Or manger, c’est vivre. Il est donc des chemins de vie possibles dans le jardin du monde. Mais l’écriture ajoute : « De l’arbre de la connaissance de ce qui et bon et mauvais, tu ne mangeras pas car du jour où tu en mangeras, de mort tu mourras. » (Genèse 2, 17) Quelle est donc cette borne indépassable ? Qu’est-ce que le péché originel, quel est le fondement, la racine du péché ? Une exégèse symbolique et renouvelée du texte permet, j’ose le dire, de comprendre avec clarté, simplicité et précision, de quoi il est question (Voir infra la section sur la thématique de la nourriture - Totem et tabou, l'arbre de la Genèse et l'eucharistie). On se trouve alors engagé, mais à la mesure du désir de chacun, par les associations formelles du texte dans un véritable pèlerinage, une sorte de jeu de piste qui resitue un certain nombre de choses en perspective (Voir infra : « Une symbolique phallique d’élévation »).
Cette quatrième partie, de tonalité différente, met en jeu l’équivalent du transfert de la cure analytique : le silence et l’écoute de Dieu, pressentis comme tels dans la foi. « Dieu » est le mot jeté sur notre réalité culturelle et religieuse pour faire advenir un langage humain et religieux renouvelé qui libère des embolies et dérives idolâtriques de chacune de nos traditions. A ce niveau seulement, peut s’entendre la vérité d’un rapport simple : la religion est à la société ce que la parole est au sujet. Et par ce mot de « religion », nous entendrons essentiellement la double interrogation de notre vie à partir du mot de Dieu, et réciproquement, du mot de Dieu à partir de notre vie. Ce rapport se décline tout aussi bien dans son contraire : l’idolâtrie est à la société, ce que la psychose est à la personne. Car le psychotique profond est quelqu’un qui ne peut pas se percevoir comme un sujet humain parmi les choses. Le psychotique ne « se » voit pas dans un miroir quand il « se » regarde dans la glace : il voit un nez, une bouche, des joues, et surtout des yeux dont le regard vide le plongent dans l’horreur de l’angoisse. Le psychotique se vit comme une chose perdue parmi les choses. C’est son angoisse indicible et sa souffrance. Il est prisonnier du substantiel qui l’empêche d’entrer dans une véritable relation symbolisée, humaine et spirituelle. Il en va de même de l’idolâtrie qui est la réification d’une dimension humaine, absolutisée et abusivement élevée au rang de Dieu. Investie de ce pouvoir abusif, l’idole se retourne alors contre l’homme pour l’écraser et le dévorer. C’est la figure de Moloch qui est évoquée dans la partie des conclusions en formes de défi pour la culture occidentale.
Ainsi donc, cet essai ne fait pas œuvre scientifique à la manière des sciences dures telles que la physique ou la chimie, mais plutôt à la manière de la psychanalyse qui est un type de science où le sujet est intimement partie prenante dans la démarche scientifique elle-même. Le sujet est l’auteur de sa propre vérité et donc, d’une certaine manière, de sa propre rationalité. C’est pourquoi dans une relecture d’après-coup, on ne peut que relever la parenté qui existe entre cette démarche et celle de Maurice Blondel qui avait écrit sa thèse en 1893, et dont le titre complet était : « L’Action, essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique ». On se rappellera notamment comment Blondel vilipendait le « dilettantisme » de certains intellectuels, cette sorte de boulimie intellectuelle et résolument abstraite qui fait obstacle à tout engagement existentiel, humain et sensé.
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